Hiraeth était plus surpris par sa propre présence dans ce cabaret, que ne l'était l'homme qui l'avait invité à y venir.
Le fils aîné de l'emblématique et défunt Griffith Doubtsworth ne ressemblait en rien au guerrier de l'Ancien Continent qu'était son père. Il ressemblait en tous points à sa mère. Une femme douce et coquette qui était brusquement décédée il y a une dizaine d'années. Une femme qui lui prêtait ses robes et ses chaussures, une femme dont toute la République pensait que c'était la faute si Hiraeth paraissait si sensible et efféminé.
Une femme qui lui manquait terriblement.
Son père l'avait toujours aimé plus que tout, mais il semblait tout même qu'il l'aimait un peu moins lorsqu'il était lui-même. Il avait tout essayé pour faire entrer son fils dans le moule du parfait héritier valtais mais, en trente-sept ans, Hiraeth s'était toujours senti déguisé lorsqu'il portait les derniers costumes à la mode dans les hautes sphères de la capitale. Il se sentait tellement mieux lorsqu'il glissait son corps svelte dans une robe dont les paillettes s'harmonisaient avec les reflets de ses yeux clairs.
Hiraeth savait bien que personne ne le connaissait vraiment tant qu'il ne l'avait pas rencontré comme il se sentait le mieux. Toutes les autres versions de lui étaient fausses ou forcées. Or, il se tenait désormais devant cet homme aijiro qui l'avait vu comme il était dès le premier regard. Un homme aijiro qui était si divin dans ses habits de soie vert pâle, si ténébreux avec ses yeux fardés de noir, si onirique avec ses cheveux courts ornés de barrettes dorées.
On le reconnaissait très bien, pensa Hiraeth étonné et subtilement jaloux. Cet homme n'avait pas peur que les autres sache qu'il était lui-même, toujours. Alors qu'Hiraeth avait besoin qu'on sache qu'il ne se ressemblait pas lorsqu'il était vraiment lui. Ses cheveux étaient cachés sous une épaisse perruque blonde et son maquillage transformait les moindres traits de son visage. Il ne faisait pas cela uniquement pour ne pas être reconnu ; il faisait cela parce qu'il ne voulait pas être Hiraeth Doubtsworth.
Le chanteur du groupe des Nal-Ari vint immédiatement à la rencontre d'Hiraeth.
— Je n'étais pas sûr que vous viendriez, lui dit-il en l'invitant à s'asseoir à une table.
— J'étais sûr que vous ne viendriez pas, déclara Hiraeth en s'asseyant.
Le chanteur rit de bon cœur.
— Pourquoi ne viendrais-je pas dans le seul endroit sur toutes ces îles où personne ne veut de mal à personne ?
Hiraeth regarda autour de lui. Il était vrai que l'atmosphère qui régnait dans le cabaret du Renard à Neuf Queues était légère et détendue. Les clients et les employés riaient, discutaient et ne semblaient nullement concernés ni par leurs communautés, ni par leur genre ; uniquement par la joie d'être ensemble. Le seul qui ne souriait pas, finalement, c'était lui. Ce qui finit par lui donner envie de sortir de la coquille dans laquelle il se réfugiait trop souvent.
— Comment dois-je vous appeler ici ? demanda-t-il à l'homme aijiro.
— Vous pouvez m'appeler par mon vrai nom, répondit ce dernier en tendant une main aux ongles courts vernis de noir vers lui : Semi.
— Ce n'est pas votre nom de scène ? lui demanda Hiraeth en lui serra faiblement la main avant de retirer la sienne et de la cacher dans les plis de sa robe à sequins.
— Sur scène, hors de la scène, dans un cabaret, dans les bains publics... Semi reste toujours mon prénom, déclara l'homme. Partout où je vais tout le monde me connaît toujours par mon vrai nom. Mais votre situation est différente de la mienne et de toutes les personnes présentes ici, il vaut mieux que je ne vous appelle pas par votre vrai nom. Comment voulez-vous être appelé ?
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LE MOIS DU VIDE
FantasiLes brumes bleues de l'archipel Indigo murmurent que le retour du Mois du Vide est inévitable. Cette période redoutée est une épreuve de taille pour Nara, la leader désignée de la rébellion Aijiro. Alors qu'elle s'efforce de coordonner la résistance...
