L'île d'Ankabut était un immense jardin.
Voilà pourquoi Bel ne pouvait pas se résigner à quitter sa maison d'enfance, entourée de nature, pour s'installer dans l'appartement aseptisé que le ministère lui avait offert comme cadeau de bienvenue.
La maison des Khan était un plain-pied entouré d'arbres, de buissons, de fleurs qui poussaient dans un désordre organisé. Elle était entourée par une petite clôture en bois. Lorsque Bel s'apprêta à en pousser le portillon, elle grimaça et posa sa main sur le bas de son ventre.
Il ne manquait plus que cela, pensa-t-elle en grognant à haute voix.
Elle fit immédiatement demi-tour et reprit le petit chemin de terre éclairé par des lanternes pendant aux arbres qui descendait vers le centre du village. Elle se dirigea vers une petite maison ronde en tourbe, où la seule porte était un épais rideau en patchwork rouge. Bel le passa sans s'annoncer à la propriétaire des lieux, elle avait l'habitude de visiter régulièrement cette intrigante demeure depuis l'adolescence.
La fonctionnaire arriva dans l'unique salle où un feu crépitait dont la fumée dansante ressortait par un trou dans le toit. Les murs étaient couverts d'étoffe rouges, jaunes, oranges et brunes qui ressemblaient tantôt à des robes, tantôt à des couvertures ; le sol était couvert de tapis dans les mêmes nuances. Quelques lanternes se balançaient aux poutres qui soutenaient le toit arrondi, elles étaient décorées d'arabesques et leur faible lumière se reflétait à peine contre les murs sombres.
— Je ne pensais plus te voir ! s'écria une voix rauque derrière Bel.
Bel ne sursauta pas, elle avait aussi l'habitude de cette voix et de la personne à qui elle appartenait.
La vieille femme à l'épaisse chevelure blanchie par l'âge vint se placer derrière le feu et y jeta une plante qui rendit les flammes bleus puis vertes avant qu'elles ne reprennent une couleur orangée.
— Assieds-toi, intima-t-elle à Bel en pointant du doigt un coussin autour du feu. Comme si Bel ne savait pas exactement où elle devait s'asseoir depuis toutes ces années.
— J'avais espéré faire vite ce soir, dit la fonctionnaire, je suis fatiguée.
— Assieds-toi, ma fille, tu as beaucoup de choses à me dire.
Bel soupira, lentement et bien bruyamment, pour faire part de sa déception à la femme. Une fois par mois, elle devait se rendre dans la demeure de l'Umm Ayn pour se confesser ; ou comme elle préférait le dire, se faire souffler dans les bronches.
Bel s'assit en tailleur d'un côté du feu crépitant, la vieille femme se tenait debout de l'autre côté du foyer, en train de fouiller dans ses paniers.
— Si vous me disiez ce que vous avez à me reprocher, Umm, proposa Bel, je suis sûre que nous n'en aurions pas pour longtemps.
L'oracle leva ses yeux aux paupières ridées de son panier et fixa Bel sombrement.
— Tu parles comme s'il était normal que j'ai quelque chose à te reprocher, ma fille ? la gronda-t-elle. Tu es la troisième fille du conteur de lois, tu représentes la Main Sacrée de Yad sur terre ; je ne devrais pas, après tant d'années, encore avoir quelque chose à te reprocher !
— Et pourtant, Bel l'imita à voix basse en devançant ses répliques.
— Et pourtant ! s'énerva la vieille femme comme Bel l'avait prévu, mois après mois, tu continues à me donner des raisons de te faire des reproches. Elle s'approcha des flammes qui les séparaient. Yad, le miséricordieux, a façonné le monde dans lequel tu vis avec cinq doigts en cinq jours et il a chargé l'homme aux cinq filles de dévouer sa vie à conter ses lois. Chacune de ses filles représente une des cinq puretés de Yad. Comment se fait-il que tes soeurs aient compris leurs rôles aussi aisément et que je doive encore te faire la leçon tous les mois, tous les mois depuis que tu es devenue une femme ! De tes 15 ans à tes 35 ans, rien n'a changé !
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LE MOIS DU VIDE
FantasyLes brumes bleues de l'archipel Indigo murmurent que le retour du Mois du Vide est inévitable. Cette période redoutée est une épreuve de taille pour Nara, la leader désignée de la rébellion Aijiro. Alors qu'elle s'efforce de coordonner la résistance...
