L'Aether du jeune novice était tel l'eau d'une fontaine de jouvence pour Sora.
Non seulement il n'avait pas eu à mordre l'adolescent, mais le flux que le rituel avait permis d'établir entre eux était d'une pureté et d'une puissance telles que Sora ne ressentait plus ni fatigue, ni manque. Surtout, il n'entendait plus la voix du dragon lui dévorer l'esprit.
Pour la première fois depuis longtemps, il s'était levé à l'aube au lieu de s'y coucher. Il était allé dans la source naturelle d'eau chaude du temple pour s'y baigner et ruminer le fait que, pendant toutes ces années, Kurage s'était bien passée de lui parler de ce rituel. Mais, malgré toute l'énergie en lui, il ne se sentait pas la force de côtoyer les moines. Il décida donc de retourner dans sa chambre avant que ces colocataires forcés ne se lèvent.
Sora s'arrêta devant les parois coulissantes en bois de sa chambre. Il pencha la tête. Elles étaient presque fermées mais pas aussi fermées que lorsque lui les avaient fermées. Il poussa lentement l'une des paroies et fit un premier pas dans la pièce, au second pas qu'il fit il sentit une lame se glisser sous sa mâchoire. Une lame fine et tranchante qu'il attrapa de la main comme si elle était fictive. Le troisième pas qu'il fit, le fit se retourner sur son assaillant pour lui subtiliser son arme.
— Semi, le salua sereinement Sora en plaquant l'intrus contre un mur tout en posant la lame contre sa trachée. On t'endend respirer de l'autre bout du temple, nos anciens Maîtres ne seraient pas fiers de toi.
Semi grogna en sentant la lame s'enfoncer doucement dans la fine peau recouvrant sa pomme d'adam.
Sora, lui, était plus agacé par le fait qu'en attrapant la dague par la lame il avait tâché de sang ses bandages. Car, chaque matin après s'être lavé, il couvrait certaines parties de son corps avec ces bandelettes pour éviter de dévoiler ses tatouages et de se faire toucher par inadvertance. Quiconque le touchait sans être marqué par un signe protecteur pouvait se faire dévorer l'âme par le dragon en lui. Tel était la malédiction qui frappait Sora depuis sa naissance. Immortel, intouchable... et maintenant obligé de changer les bandages sur sa main alors qu'il venait juste de les mettre.
— Qu'essayais-tu de faire exactement ? demanda Sora à Semi, plus irrité que curieux.
— Je suis venu te faire entendre raison, répondit Semi qui était obligé de focaliser son regard sur les lèvres de Sora pour éviter son regard hypnotique. De gré ou de force, ajouta-t-il avec assurance.
Sora hocha la tête, ses cheveux encore mouillés du bain dégoulinant sur le visage de Semi.
— De tous les novices avec qui j'ai grandi, déclara Sora calmement, tu as toujours été mon préféré. Il ôta la lame du cou de Semi et l'envoya se planter dans le mur opposé entre les talismans en papier qui le tapissait. Il resserra cependant son étreinte sur le bras de Semi pour le maintenir collé contre le mur. Il finit par lui avouer : il y a toujours eu une certaine pureté dans tes efforts, aussi vains soient-ils, dont j'ai toujours été jaloux.
Semi serra les dents sous la prise puissante et sans pitié à laquelle l'homme le soumettait.
— Par contre, ajouta Sora en sondant le visage tordu par la douleur de Semi, j'ai toujours été très déçu par la facilité avec laquelle Yuting t'envoyait faire son sale boulot.
— Je suis venu ici par moi-même.
— Tu es venu par toi-même, pour lui. C'est une autre sorte de manipulation de sa part et un autre signe de soumission de la tienne.
Devant le visage torturé de Semi, Sora décida de le relâcher. Il lui avait assez rappelé qu'un monde de talents en arts martiaux de tous genres les séparaient. Il regarda son invité reprendre ses esprits toujours adossé au mur sans lequel il serait sûrement en train de tituber.
— Que veux-tu ? lui redemanda Sora.
— Tu dois venir au prochain conclave, répondit Semi. Tous les leaders des factions rebelles attendent ta venue pour pouvoir discuter de la stratégie à mettre en place pour renverser la République pendant la nuit du vide.
Sora sourit en allant s'asseoir sur le rebord de la fenêtre ouverte par laquelle un léger vent matinal faisait tressaillir les talismans aux murs.
— Je n'ai que faire de vos rébellions et de vos stratégies, déclara Sora, mais cela tu le sais déjà.
— Si tu ne viens pas, Yuting perdra la face. Il a promis aux leaders que tu serais là. Yuting n'a pas de plan sans toi, et sans plan, nous n'avons plus d'espoir.
Les lèvres rouges de Sora se fendirent d'un sourire aussi sincère que narquois.
— L'espoir, Semi, est pour les mortels. Lorsque tu sais que tu vivras au-delà de tout espoir, la vie n'est qu'un enchaînement de déceptions. Il n'y a que l'ennui qui soit mortel pour moi, il n'y a que la mort qui m'attire, tout le reste m'indiffère.
— C'est impossible ! s'exclama Semi qui essayait néanmoins de contenir sa colère. La nuit du Vide va libérer des démons qui vont anéantir tout sur leur passage, toutes les personnes que tu connais, toutes les personnes avec qui tu as grandi, toutes les personnes que tu as jamais aimées... Semi semblait abattu. Il y a bien une personne sur ce monde flottant dont tu n'aimerais pas que l'âme soit dévorée par ces créatures insatiables.
Sora resta silencieux.
Il sentait que cet échange était en train de lui coûter plus d'énergie qu'il n'en avait à y consacrer.
— Semi, dit-il calmement en se relevant pour se rapprocher de lui jusqu'à ce qu'ils se fassent face à nouveau. Tu ressembles à ce poème où la rosée pense pouvoir rincer la poussière de ce monde. Mais tu n'es qu'une goutte, et il y a tant de poussière. Sora posa un regard doux sur le visage de Semi alors que ce dernier faisait tout pour fuir ces belles pupilles perfides. Les moines-guerriers nous l'ont bien appris, nous sommes venus dans ce monde pour mourir. La mort que nous méritons finira par nous trouver de toute façon.
A chaque mot qu'il prononçait, Sora pouvait sentir le dépit de Semi grandir. Jusqu'à ce qu'il ne puisse le retenir en lui et qu'il déclare presque prêt à le regarder dans les yeux :
— Cela fait bientôt deux décennies que je le regarde t'aimer ! Et tu n'arrives même pas à te dire que c'est une raison suffisante pour lui rendre un service ? Un service, en vingt ans ?!
Sora attrapa le pull de Semi et le força à s'approcher de lui plus que de raison pour lui murmurer à l'oreille :
— Vous me parlez tous comme si le Vide était pour moi le même cauchemar qu'il est pour vous. Mais, pour moi, la présence de ces démons n'est pas déplaisante car je suis né des mêmes malédictions qu'eux. Je suis eux et ils sont moi.
Sora relâcha Semi sans relâcher l'ascendant qu'il avait sur lui.
— Personne ne t'as jamais regardé comme un monstre, ni Kurage-Sensei, ni Yuting, ni Tonbo, ni Hotaru,... ni moi. Ce que ton père t'a fait, n'a rien à voir avec nous...
Sora laissa apparaître une de ses canines sous ses lèvres tremblantes, signalant à Semi qu'il valait mieux qu'il ne dise plus un mot de plus.
— Je ne t'ai pas avoué que tu étais mon préféré pour que tu oses me dire tout ce qui te passe par la tête, le mit en garde Sora d'une voix plus grave et plus maussade. Je pense qu'il est temps pour toi de retourner chez ton cher et tendre, la queue entre les jambes, pour lui dire que personne ne saura me convaincre.
Résigné, Semi se permit tout de même d'ajouter avant de quitter la pièce :
— Le conclave se réunira dans quelques jours, au fond du jardin de la Lanterne Blanche. Parfois, Sora, le ciel entier se reflète dans une goutte de rosée.
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Chose promise, chose due. Voici le 3ème chapitre de cette semaine. J'espère que ça vous a plus. A la semaine prochaine pour le retour de True. 🦋
Merci beaucoup pour vos lectures, vos votes et vos commentaires sur cette histoire ! 🥰
PS : ON CONTINUE DE M'EXCUSER S'IL Y A DES FAUTES. J'AI PEU DE TEMPS POUR RELIRE CE QUE JE PUBLIE ICI. LA CORRECTION ATTENDRA LA RÉÉCRITURE. 🙏
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LE MOIS DU VIDE
FantasyLes brumes bleues de l'archipel Indigo murmurent que le retour du Mois du Vide est inévitable. Cette période redoutée est une épreuve de taille pour Nara, la leader désignée de la rébellion Aijiro. Alors qu'elle s'efforce de coordonner la résistance...
