Il arrivait souvent que des clients frappent à la porte de l'apothicairerie à n'importe quelle heure.
Comme la boutique était connue pour être ouverte tous les jours de l'année, les gens pensaient qu'elle était ouverte à toutes les heures. Comme si la propriétaire des lieux avait trouvé un remède contre la nécessité de sommeil.
Mais ce soir-là, le client ne frappa qu'une fois.
L'apothicaire, qui dormait dans sa chambre de l'autre côté du jardin intérieur, avait l'impression qu'il s'était plutôt cogné la tête contre la porte. Peu de temps après ce bruit sourd ; la poignée, protégée par des milliers de conjurations, céda comme une poignée ordinaire.
La vieille femme connaissait bien le silence qui envahit alors l'atmosphère ; elle l'avait entendu des milliers de fois.
Et elle retrouva dans son magasin assis contre l'une des étagères, les bras amorphes et la tête pendante, exactement celui qu'elle n'attendait plus.
Kurage alla refermer la porte qui avait cédé comme si elle n'était qu'un vulgaire battant de bois. Lorsqu'elle se retourna vers Sora, Haru se tenait juste devant lui. Le garçon regardait l'homme qui semblait saoul de vide avec un regard sévère que l'apothicaire ne lui connaissait pas encore. Le novice tourna ce visage, presque sage tant il était froid, vers elle et déclara sans une once d'empathie :
— Je pense qu'on devrait le laisser comme ça.
La vieille femme haussa les sourcils.
— Sais-tu au moins ce qui lui arrive ?
Haru soutint le regard de l'apothicaire sans ciller avant de répondre :
— C'est le Karma dont parlait le Grand Maître qui est en train de lui retomber droit sur la figure.
Kurage pinça les lèvres, le petit n'avait pas forcément tort mais...
— Nous sommes dans une boutique d'apothicaire, déclara-t-elle, il est de notre devoir de trouver un remède pour les personnes souffrantes.
— Même celles qui s'introduisent comme des voleurs ?
La vieille femme marcha jusqu'à Haru, l'attrapa par le col pour l'abaisser à son niveau : deux têtes plus bas.
— Cet homme n'est pas un intrus ici, l'informa-t-elle sèchement, cet homme a été ici chez lui pendant de nombreuses années.
L'adolescent fit une moue qui gonfla ses joues déjà rondes.
— Je ne suis pas sûre, Sensei, que cet être soit un homme...
Kurage voyait dans le regard du jeune novice qu'il était sincère dans ses doutes. Ce qui ne pouvait que dire qu'il avait vu, entendu ou deviné quelque chose. Elle relâcha le col du garçon juste pour qu'il se fasse immédiatement happer par la grande main bandée du personnage au sol qui l'attira sous son chapeau avec une force qui défiait toute vitesse humaine.
Le novice tomba les genoux au sol sans que Kurage ne puisse l'aider.
Haru faisait désormais face à celui qu'il avait voulu laisser pour mort.
— Haru, maugréa Sora, ses lèvres à quelques millimètres du visage du garçon tétanisé, dernier novice des moines inutiles du Vide. Sache qu'il faut savoir de quel homme on vient pour savoir quel homme on est. Commence par trouver celui qui a osé mettre un être fragile comme toi sur terre, au lieu de n'avoir de cesse de me provoquer.
Kurage attrapa l'adolescent par les épaules avant qu'il ne perde la raison dans l'infini des pupilles de Sora. Elle le tira vers elle et, par chance, Sora la laissa faire.
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LE MOIS DU VIDE
FantasiLes brumes bleues de l'archipel Indigo murmurent que le retour du Mois du Vide est inévitable. Cette période redoutée est une épreuve de taille pour Nara, la leader désignée de la rébellion Aijiro. Alors qu'elle s'efforce de coordonner la résistance...
