Ah, je le sens, mon stylo qui tombe. Je vais devoir le ramasser en plus, sur une pente. Elle roule et s'échappe sous mon regard impuissant. Je ne veux pas aller le ramasser. Ça ne ferait que restreindre la durée du trajet avec Ambre.
« Pourquoi tu avais une stylo ? demande-t-elle.
— Jouer avec mon stylo dans la rue m'empêche de me ronger les doigts.
— Je vois. »
Bien sûr, elle ne s'y intéresse pas. Je suis déçue. Est-ce raisonnable pourtant que je le sois ?
Ambre marche toujours d'un pas léger. On dirait presque qu'elle flotte tellement elle ne fait pas de bruit.
Nous traversons maintes et maintes rues, sans se dire un mot. La dernière fois que j'ai été témoin d'un silence sur tout le trajet, ça s'est mal fini. C'était hier en fait.
La légère brise nous caresse à contre sens. C'est le printemps, déjà. Pourtant, il fait toujours froid. Le climat essaie de nous dire quelque chose.
« Je voulais te demander...
— Oui ? »
Qu'est-ce que je voulais demander ? Tellement de choses en soit. Pourquoi doit-elle prendre des médicaments ? Pourquoi ne m'a-t-elle rien dit à propos de sa mère ? Pourquoi n'a t-elle pas pu rattraper ses cours ?
« Pourquoi m'avoir menti ? »
Elle me regarde. Les traits de son visage sont tellement bien dessinés. Ses joues creuses, sa peau lisse, sont teint clair, ses yeux pétillants... Est-ce réel ? Sommes-nous réels ? J'espère que oui en tout cas. Ce serait un gâchis.
« Comment ça, menti ? Je t'ai menti sur quoi ? »
Je marque un moment de pause avant de répondre. Il faut que je le fasse, lui répondre, lui reprocher quelque chose. Je ne veux pas faire ça, mais j'ai déjà commencé.
« Tu m'as dis que tu avais réussi à rattraper tes cours grâce aux miens...
— Ah, oui ! Je ne voulais pas te faire de peine puisque en fait je n'ai pas compris les trois quarts du cours, dit-elle en riant. »
Pourquoi rit-elle ? Je ne trouve pas cela drôle. Elle aurait pu me le dire.
Pourquoi suis-je désappointée ? Ce n'est pas grand chose, si ? Je suis déçue qu'elle ne me dise rien. Je suis déçue qu'elle le prenne à la légère. Je suis déçue pour quelque chose d'aussi simple. Qu'est-ce que cela signifie ?
« D'accord, d'accord. Et donc tu aimes bien la classe ?
— Absolument, tous très gentils.
— Bien, tu t'intègres vite donc.
— Effectivement. »
Il y encore tellement que je voudrais demander. Mais ne passerais-je pas pour quelqu'un d'insistant, alors qu'il n'y a guère de raisons pour ?
Peut-être que je pense trop.
Je reprends conscience de moi même et vois mes pieds. J'ai tendance à me perdre moi même.
Le chemin semble long. Plus long que d'habitude. À part si nous sommes lents ? Que de questions, il faut agir.
« Et donc ta mère est la principale ?
— Oui, tu ne le savais pas ?
— Pourquoi je le saurais ?
— Et bien, nos noms de famille similaires peut-être ? Ce n'est pas très commun. »
Elle n'a pas tord. Est-ce une leçon pour me pousser à agir au lieu de poser des questions ?
Le reste du chemin, je décide de ne pas agir. Je préfère garder mon anxiété pour moi au lieu de la communiquer.
Arrivées devant chez elle, je lui fais la bise à contrecœur.
Je me retire et suis le chemin pour rentrer.
Les arbres commencent à se refournir de feuilles. C'est bien le seul aspect positif en ce moment.
Je claque la porte en rentrant chez moi, dépose mon sac et me change pour être à l'aise. Mon portable vibre alors. Ambre me demande ce que je fais. C'est drôle, elle ne me le demande jamais. Je suis toujours la première à engager la conversation. Je lui réponds alors que je me change, et que c'est plutôt intéressant.
Me dirigeant vers la cuisine, elle me répond alors qu'elle a oublié ses clés chez elle.
Hors de questions de la laisser dehors dans le froid. Je me rechange alors et sors de chez moi. L'ascenseur mettant trop de temps à monter, je prends les escaliers et arrive en bas légèrement essoufflée.
Pourquoi est-ce que je cours ? Je suis prête à courir pour elle, c'est d'un exploit. Je m'étonne.
Je la vois, assise sur les marches devant sa porte. Elle lit. On dirait qu'elle ne s'en soucie guère de son problème de clés. Je me demande si je devrais la déranger en pleine lecture ? C'était légèrement irréfléchi comme acte. Agir, il le faut. C'est bien la dernière fois que j'agis, aujourd'hui.
Je cris son prénom et elle se tourne vers moi, visiblement surprise.
« Je te tiens compagnie ou tu viens chez moi ? », demandé-je.
Elle met son marque page dans son livre et le ferme.
« Ce serai un honneur de visiter ta grotte. »
Elle me regarde amusée tandis que je m'avance vers elle. Elle parle vraiment bien celle là. Le vent souffle fort et elle se réfugie dans son écharpe. J'ai sans doute bien fait de la sauver de cet environnement trop hostile pour elle.
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Inaccessible
Roman d'amour« C'est bizarre, j'ai l'impression d'être plus triste quand je pense à elle, alors que l'on dit sans arrêt que l'amour rend heureux. Cette image de l'amour que la culture populaire embellit de passion et de romance n'apporte en réalité que de la déc...
