Cela m'étonnera toujours de voir des voitures rouler aussi tard la nuit. Je me demande quelles raisons les pousseraient à le faire, en me souvenant que je suis bien dehors, en pleine nuit, sans vraiment aucun but. Ah si, parler avec Ambre. Je m'assieds sur un des bancs du parc, vide, éclairé par une lanterne dont la vitre est partiellement recouverte de poussière et de dessins d'enfants. Si j'avais toujours été gamine dans ma tête, j'aurais sûrement pris peur, d'être toute seule dans cet environnement entouré de ces quelques arbres imposants dont les feuilles tombent sur le lac, quelques mètres plus loin, d'une couleur verte percevable grâce aux efforts d'autres lanternes solitaires. Mais c'est bien une preuve que j'ai grandi, rien qu'un peu, mentalement, aussi bien que physiquement. C'est marrant, tout de même, de me dire que je suis toujours aussi jeune, en âge, ce nombre qu'on m'attribue en fonction du temps, ce concept inventé. J'ai juste l'impression que rien n'est réel. A cette pensée, je me secoue la tête, inconsciemment sûrement, probablement car je commençais à avoir mal à la tête. Je regarde la balançoire qui est aussi éclairée plus ou moins par la lumière et me mets à penser à Alice, à des journées qu'on passait à jouer dans ce parc qui jadis était beaucoup plus animé en journée. Les temps changent, mais c'est désolant. Si j'avais encore une petite sœur, je l'emmènerais sortir tous les jours pour qu'elle voit un peu plus de nouveautés chaque jour, dans ce monde qui évolue positivement. J'aurais aimé qu'elle profite un peu plus de la vie, qui peut tout de même se montrer un peu ennuyante. Mais ça, c'est sûrement parce que j'utilise mal ma vie, je la gaspille et je n'en profite pas. Des frissons me parcourent alors les bras et je vois ma vision troublée par les larmes qui commencent à couler, gouttes par gouttes, jusqu'à que j'entende le son d'une voix assez faible et prudente surgir de derrière.
« Morgan ? »
Je me retourne pour voir Ambre, peut-être la seule personne qui, sans le savoir, occupe mes pensées, quand je ne suis pas occupée à songer.
« Tu vas bien ? » lui demandé-je, en me levant.
Elle s'avance vers moi, tête baissée, le bruit de ses pas ressortant dans ce silence morne. C'est une silhouette somnolente que je vois s'avançant vers moi, de plus en plus près, s'apprêtant à tomber à chaque pas lourd posé par terre. Et puis, un petit choc sur ma poitrine me réveille un peu, m'ouvrant mes yeux sur le corps reposé sur moi, qui me semble assez minuscule vu d'aussi près. Nous restons dans cette position quelques temps, sans qu'aucun d'entre nous ne disent quoi que ce soit avant qu'elle ne commence à passer ses mains autour de ma taille.
« Pourquoi tu me l'as pas dit, que tu te sentais seule ? », dit-elle, la voix étouffée dans ma veste emplie de chaleur soudaine.
« Je voulais pas t'inquiéter.
— Jamais de la vie, je serai toujours là quand tu en auras besoin.
— Je sais, je sais.
— Alors, pourquoi ? »
Voyant que je ne réponds pas, elle essaie tant bien que mal de me prendre par les épaules et de me rediriger vers le banc, avant de m'assoir dessus, se mettant devant moi, accroupie par terre.
« Je t'ai rencontrée que cette année, et je veux dire, t'es devenue l'une des personnes les plus importantes de ma vie en quelques mois seulement. »
Je ne réponds toujours pas, me contentant de la fixer, sans détourner le regard. Et alors, Ambre, toujours d'un regard inquiet, presqu'au bord des larmes me dit :
« Tu sais, je réfléchi beaucoup plus, depuis que je t'ai connue.
— Désolée, dis-je en me forçant un rire.
— Non, dit-elle est souriant en réponse, je veux dire, je réfléchi pas jusqu'à imploser, mais juste assez pour être moins vide, quoi. »
Ne sachant vraiment que répondre, je me contente de la regarder avec un sourire béat, encore, ce qui n'a pas l'air de la rendre plus confortable ou quoi que ce soit, mais je n'arrive juste pas à me contrôler. Je sens pouvoir craquer à tout moment, malheureusement.
« Je pensais à quelque chose récemment, quelque chose d'important », continue-t-elle.
Ambre me regarde intensément, si bien que je crois apercevoir des reflets dans ses yeux, alors qu'il fait aussi nuit que mon âme actuellement.
« Morgan ? »
Mon prénom, mon identité, mon étiquette. C'est moi. Je suis Morgan, et je suis avec Ambre, dans la nuit étoilée couverte par la pollution, assise en présence d'Ambre sur un banc éclairé par une lanterne poussiéreuse, parlant avec Ambre sur nos émotions, nos sentiments et nos pensées, je sais pas vraiment. A vrai dire, qu'importe de quoi nous parlons. Je me sens juste bien avec elle, mieux que quand je suis seule, et peut-être que ma tristesse a à voir avec elle, d'une toute petite part. Une part infime qui quand même contribue à ma mélancolie, une part qui compte.
« Morgan, tu as été là pour moi, alors laisse-moi t'aider. »
Un ricanement triste ne peut s'empêcher de s'échapper de ma bouche. A ce point-là, j'ai juste envie de me laisser aller et de toute balancer, tellement c'est ridicule. J'ai plus rien à perdre, j'ai jamais rien eu à perdre entre autres. Peut-être que juste en me confiant, je pourrais me libérer un peu de ce poids me pesant dessus depuis quelques années déjà.
« Je devrais juste pas vivre dans le passé et dans les remords, c'est mon problème, je suis aussi coupable qu'innocente, tu comprends. J'arrête pas de penser à ce jour, je me demande ce que j'ai fait, j'essaie de m'en souvenir à chaque fois que je commence à oublier. Elle me manque, Ambre. Alice me manque. »
C'est sur son prénom que je me laisse tomber, les larmes coulant à flot, en serrant le seul soutien que j'aie en ce moment de solitude qui traverse ma petite vie.
« Continue », me dit-elle, essuyant mes larmes qui tombent sur son visage si doux.
Je ravale mes larmes avant qu'elles ne ressortent avec du renfort, et, toujours, en criant à moitié, vers quelque chose, quelqu'un, un passé, un destin :
« Je sais que c'est pas de ma faute, je sais que ça s'est juste passé, comme ça. Mais je me dis que si je ne trouve pas une raison, un tort, alors elle serait morte pour rien, comme ça, emportée par la Mort dans une souffrance silencieuse contagieuse. »
Dans cette nuit toujours noire et ce silence toujours morne se fait entendre l'écho de mes pleurs, toujours salés, que je ne peux arrêter, si bien qu'Ambre commence à parler d'une voix tremblante :
« Si tu pleures encore, je vais pleurer avec toi, pour que tu ne te sentes moins seule... »
Ambre se lève alors et me plonge ma tête vers son cou en guise de support éternel, et alors, dans cette nuit presque étoilée, revêtue d'un silence couvert par des sanglots, émanant de ce banc, éclairé par cette lanterne perdant de son feu, Ambre se mit à pleurer avec moi, pendant des secondes, des minutes, des heures peut-être, du temps.
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Bonne année ! Déjà plus d'un mois sans publication.
Un mois de vide, gaspillé, inutile.
Désolée de l'attente pour les personnes qui suivent encore l'histoire, j'espère que ce chapitre assez triste vous a plu. :)
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Inaccessible
Romance« C'est bizarre, j'ai l'impression d'être plus triste quand je pense à elle, alors que l'on dit sans arrêt que l'amour rend heureux. Cette image de l'amour que la culture populaire embellit de passion et de romance n'apporte en réalité que de la déc...
