Un élève dort. Trois regardent leur portable. Deux communiquent avec des gestes.
Mon voisin dessine et j'observe.
J'observe autour de moi. J'observe cette classe et ses moindres détails pour la première fois depuis la rentrée. Je remarque les gens, mes camarades de classe. Je ne savais pas qu'il y avait trois blonds, un roux, quinze châtains et six bruns. Je ne savais rien de tout cela. Je ne voulais pas le savoir. Mais aujourd'hui, c'est différent. Je veux savoir ce qui m'entoure. Je veux remarquer tout ce que j'ai manqué. Je commence à changer. C'est sûrement une bonne chose.
La sonnerie retentit mais je ne me précipite pas. Je prends mon temps, pour une fois.
« Allez, dépêche-toi »
Je lève les yeux pour pour apercevoir Clara visiblement ennuyée et impatiente. Les muscles de mon visage se décontractent à la vue d'Ambre, m'attendant aussi. Quelle belle vision. A seize heures, le soleil est à son apogée. Les rayons du soleil se reflètent sur ma montre. Comme une enfant, je les renvoie dans les yeux d'Ambre et rit.
« C'est drôle... Bon dépêches-toi ! me dit Clara.
— Oui madame... »
Ambre semble détendue, alors je vais bien.
En sortant dans la cours, nous prenons nos chemins, Ambre à la bibliothèque tandis que je reste avec Clara.
« Tu la connaissais Ambre ?
— Oui, c'est une longue histoire.
— Tu me caches des choses, à moi, je suis déçue.
— Tu m'en caches de même », dis-je d'un ton ironique.
Clara n'est pas susceptible, c'est une bonne chose.
Nous nous asseyons sur un banc et je mets à l'abri mes mains dans mes poches. Nick nous rejoint.
« Tu as raison, désolée, dit Clara.
— C'était pour rire, je ne te force pas à m'en parler. Tu peux le garder pour toi, tu sais. Ça va Nick ?
— Toujours depuis ce matin, et vous ?
— Bien, dis-je.
— Non, je tiens à t'en parler.
— De quoi ? », demande le garçon perdu.
Clara soupire légèrement et Nick s'assied à côté d'elle. Il avance sa tête et me hausse un sourcil. Je ne lis pas le langage corporel.
« Alors... Quand mes parents m'ont eu, ils étaient encore jeunes, vers les vingts ans. À cause de ça, ils n'ont pas pu terminer leurs études et on peut dire que j'ai détruit leur vie.
— Ne dis pas ça, ils étaient cons, poursuit Nick.
— Non, ils avaient sûrement raison. Les études sont importants et je leur ai empêché d'avoir un futur. Ils avaient tout planifié à l'avance. Ils voulaient m'avoir plus tard, le temps de tout préparer. Pourquoi elle a pas avorté ? Je comprends pas... »
Les larmes montent aux yeux de Clara qui se réfugie dans l'épaule de Nick. Observant ce drame, je me dis que c'est absurde. Il n'y a jamais de futur, jamais d'avenir. Rien n'est préparé à l'avance. On a de la chance si tout se passe comme prévu.
Clara relève sa tête et passe ses doigts sous ses yeux, essuyant ses larmes.
« Et donc, la fin de l'histoire...
Ils ont rejeté la faute sur moi, ne m'ont jamais aimé, m'ont traité comme une inconnue et m'ont battu. Tu devines la suite... J'habite avec ce petit gars, dit-elle en pointant Nick du doigt, et mon oncle et ma tante. Voilà. »
Je suis partagée. Je suis satisfaite, même contente qu'elle se soit confiée à moi. Mais en même temps, je suis peinée par son histoire.
« Je peux te faire un câlin ? demandé-je.
— Morgan vient de me demander si elle peut me faire un câlin. C'est exceptionnel.
— J'ai jamais vu ça, dit Nick. »
Je rigole et entoure mes bras autour de Clara et en prenant en même temps Nick. Une accolade à trois, c'est marrant. Ces deux là sont une vraie famille, ça me fait plaisir d'assister à ça. Nous discutons, nous blaguons, nous vivons.
Que c'est facile d'être heureux, même pour une durée limitée.
Mon esprit étant plus détendue, je souris à la vie, même alors que la cloche sonne.
Nous montons à l'étage pour le dernier cours de la journée et de la semaine.
Rien ne peut enlever ce sentiment de bien être en moi actuellement. Je souris à mon voisin, Tristan. Je suis sûr qu'il se demande si je vais bien. Que c'est drôle tout de même, les interactions sociales. Je m'occupe, en attendant que le cours passe.
J'essaie de prêter attention à ce que dis le professeur, mais abandonne en connaissant déjà le sujet du cours.
Déjà en mars, le temps passe vite. Cette salle, maintenant que je remarque, j'y suis depuis la sixième. Ce papier peint rouge, ce parquet qui craque à chaque pas. Je sais que cette salle à une bonne odeur quand il n'y a pas celui de la transpiration. Ce professeur, je l'ai depuis la sixième. Certains des élèves ici présents, je les connais depuis la primaire. Et je viens de le remarquer. Je viens de m'en rendre compte. Il faut que je prête attention à plus de choses. Je veux me faire des souvenirs, pas vivre dans le vide. La tête posée sur le mur, je me rends compte que je suis heureuse bien plus facilement. Mon regard dévie sur Ambre.
Elle est assise à l'autre bout de la salle, et je la dévisage pourtant. Elle sourit énormément. Cela me fait plaisir. Quand je la regarde, je ne peux pas m'empêcher d'être euphorique. Mon cœur plus rapidement, mes mains deviennent moites d'un coup et je détourne le regard après quelques secondes. C'est vraiment agréable d'être à ses côtés mais je me sens vulnérable avec elle.
Elle sourit à ce que le professeur dit. Pourquoi pas. Non, elle ne sourit pas à ce qu'il dit. Elle sourit en écoutant ce que dit Valentin, je crois, à ses côtés. Mon heureuses pensées s'effacent. Je ne sais pas pourquoi. Le voir s'approcher doucement d'Ambre, le sourire aux lèvres pour lui raconter quelque chose, de bête sûrement, et la voir ricaner comme jamais, ça me tracasse légèrement. La voir l'examiner alors qu'il joue avec ses ciseaux, ça me préoccupe. La voir lui faire un clin d'œil, même pour rire, ça m'ennuie.
Doucement, pense à cette accolade fort chaleureuse, pense à ce que tu vas faire en rentrant, Morgan, pense au fait que tu sois là confidente de quelqu'un, pense au fait que tu es heureuse.
Mais le voir la toucher, la chatouiller, l'embêter ou la taquiner, ça me tourmente.
Mon sourire se noie définitivement dans les méandres de ma paranoïa. Pourquoi suis-je agacée ? Non, je refuse. Je ne suis pas comme ça. Aucun justificatif n'est possible pour mon comportement. Aucun.
À peine la sonnerie déclenchée, je me lève me sens toujours crispée.
Je ne devrais pas le faire, certainement pas. Pourtant, je ne peux pas m'empêcher de me retourner en sa direction. Mon regard se bloque sur la vue de ces deux là en train de parler. Rien que de les voir se parler m'irrite au plus haut point, non, non. Ne sois pas comme ça, Morgan.
Après avoir fait ce mauvais choix, je fais signe à Clara que je m'en vais.
Je suis bien décidée à rentrer me changer les idées. Oui, jouer de la guitare, regarder une série, lire un livre, quelque chose comme ça.
Personne à la grille. Enfin, c'est ce que je pensais. Je me cherche une place dans ce flot d'élèves. Encore une mauvaise idée, je me fais bousculer de toute part. J'ai l'impression de me faire emporter par de violentes vagues. Je sens ma mâchoire voulant mordre quelque chose. C'est désagréable. Tout est désagréable. Je serre les poings. Ça ne sert strictement à rien. Cela ne contient pas ma colère. J'en ai marre. Je bouscule tout le monde et sort enfin. Mon cœur bat à la chamade, je ne sens plus le froid présent. L'adrénaline est présente. C'est mauvais signe l'adrénaline, ça veut soit que je suis en colère, soit que je suis stressée. Et je suis les deux. Les quelques veines, pourtant toujours cachées, font surface. C'est une belle vue, mais je n'arrive pas à me calmer.
C'est en entendant des insultes jaillir que je lève la tête pour apercevoir le groupe de fumeurs habituel. Ils fusillent de regards vers ma direction, mais pas vers moi. Je me tourne alors pour apercevoir cette personne, qui n'est pas revenue dans mes pensées depuis quelques temps, Élise.
Elle se précipite pour sortir mais se faire stopper par un des fumeurs, cigarette à la fin, fumée l'entourant. C'est sale, c'est mauvais, c'est horrible.
Il souffle sur Élise, me faisant m'approcher d'eux. C'en est trop. C'est la limite. La haine pour cet individu m'envahi.
Je me fait bousculer par des sixièmes, mais je n'y porte pas attention. L'adrénaline toujours présente, la colère renaissant en moi, les poings serrés, je m'avance, décidée.
Ils ne me remarquent pas et sont piégés dans un jeu de regards. J'arrive face à lui, déplace Élise vers la droite sans qu'elle ne puisse rétorquer et pousse le grand blond.
« Tu veux quoi toi ? », crie-t-il.
Il s'avance dans vers moi, une veine sur son front, la tête rouge et les cheveux brillants. Je ne sais pas si il essaie de m'intimider, mais il sourit. Je ne baisse pas les yeux, jamais. Je ne ferais pas plus de mauvais mouvements. Il faut assumer mes actes, accomplir mes choix. Un picotement apparaît à ma main droite, puis une douleur légère. J'enlève ma main par réflexe ; elle est rouge, une brûlure. Cigarette toujours à la main, il rigole et se retourne. Ça ne fait pas très mal, toujours grâce à cette adrénaline. Je soupire. Désolée d'en arriver là, mais il faut évacuer tout ça. Je m'avance, le cogne sur sa tête creuse. Il se retourne d'une traite, main frottant son crâne.
« Tu...
— Rien du tout. »
J'agrippe son col et le plaque contre le mur, sous les regards surpris des personnes autour. Il se débat en me donnant des coups de pieds. Je ne ressens toujours rien. Suis-je un monstre ? Autant un profiter, alors. Je projette ma tête en avant et aplatit son nez. Un cri de douleur lui survient. Un sourire se forme sur mon visage. Pourquoi suis-je heureuse de me battre, alors que j'avais arrêté depuis ? Voir ses pupilles dilatées remplis de haine, ses sourcils froncés, ses dents à découvert, signe de férocité, ça me fait plaisir d'avoir l'avantage.
« Arrête Morgan ! »
Je crois entendre mon prénom venant d'une voix inaudible. Je tourne la tête et reçois un coup de genou dans le ventre. Je me recule et vous Clara s'interposer entre nous.
« Qu'est-ce qu'il te prend Morgan ?
— Dégage de là toi ! » dit le singe.
À peine sa main posée violemment sur Clara, que je pousse. Je lève mon poing, hésitant un instant. Autour de moi, je vois des gens n'attendant que ça, de la violence. D'autres ne font regarder, comme ses amis. Le reste prend des photos. Et il y a Clara qui essaie de faire quelque chose. Mais Ambre n'est pas là, heureusement.
Je reçois un autre coup de genou et me retrouve pas terre. La douleur commence à se faire sentir, mon invulnérabilité se dissipe. À trop penser, Morgan...
Je me lève difficilement alors qu'il se craque les doigts. Trop d'actes pour rien, je fracasse sa mâchoire d'un geste vif avec ma paume. Quelque chose a dû se déplacer. J'enchaîne avec des coups sur ses joues joufflues et graisseuses. À chaque coup, je suis plus dégoûtée par son visage. Plus je le frappe, plus je prends goût. Quelle horrible personne je fais.
Il est à terre, il a déjà abandonné. À bout de souffle, les larmes aux yeux, je m'apprête à lui donner un dernier coup quand je remarque ma main en sang.
Qu'est-ce que je suis en train de faire ? Mon corps se met à trembler et je baisse mon bras. Des frissons me parcourent la nuque jusqu'à mon dos, sous les regards pesants du reste du monde.
« Morgan ? »
Ambre. C'est sa voix. C'est elle. Je lève le regard vers Ambre, devant moi.
Les larmes tombent sans mon gré et je me sens débile, à bout de force. J'en ai marre de tout ça. Pourquoi me suis-je battue alors que j'avais promis d'arrêter ?
Elle s'avance vers moi alors que je me lève. Elle me dévisage. Mes démons ont repris le dessus sur moi. Je suis honteuse. Ambre caresse ma joue et essuie mes larmes. Elle sort un mouchoir que j'accepte. Il suffit qu'elle arrive pour que tous sentiments haineux disparaissent. Elle est vraiment... spéciale.
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Inaccessible
Romance« C'est bizarre, j'ai l'impression d'être plus triste quand je pense à elle, alors que l'on dit sans arrêt que l'amour rend heureux. Cette image de l'amour que la culture populaire embellit de passion et de romance n'apporte en réalité que de la déc...
