— La légende raconte que les dieux ont façonné les humains dans un élan de générosité divine. Pendant un temps, ils étaient satisfaits de leur œuvre, mais leur fascination s'est essoufflée. Les humains vivaient peu longtemps, mouraient vite, se livraient à la haine, à la jalousie, à la guerre. Ils trahissaient, tuaient et, surtout, recommençaient. Encore et encore.
Aydan parle d'une voix grave, posée, qui résonne dans l'intimité tamisée de son bureau. La pièce est plongée dans une lumière douce et vacillante ; une dizaine de chandelles disposées sur les rebords des meubles projettent leurs ombres dansantes sur les murs tapissés de livres et de cartes anciennes. L'air y est légèrement parfumé de cire chaude et de vieux parchemins.
Je suis assise sur une chaise près de la cheminée, les genoux repliés contre moi, un plaid léger sur les épaules. C'est la première fois que je passe autant de temps dans cet espace, et je me rends compte à quel point il est empreint de l'âme de son occupant : rigoureux, sobre, mais rempli de savoir.
Aydan est de l'autre côté de la pièce, penché sur son bureau massif. Sa silhouette est à moitié dissimulée par l'ombre, mais la lueur d'une chandelle éclaire son profil net et tendu. Il est assis sur une chaise trop petite pour sa haute stature, mais il ne semble pas s'en soucier. Il est concentré. Presque solennel.
— Alors les dieux ont fait don d'une part de leur propre essence à quelques humains. Ils leur ont offert un fragment d'éternité, un souffle de leur puissance, et c'est ainsi que sont nés les premiers Immortels. Des êtres que ni la maladie ni le temps ne pouvaient atteindre.
Je retiens mon souffle, fascinée. J'ai beau vivre parmi eux depuis des mois, je ne sais presque rien d'eux. Et encore moins de leur origine.
— Mais ce don avait un prix. Les dieux, affaiblis par leur offrande, se sont retirés. On raconte qu'ils ont disparu, se sont effacés, laissant les Immortels apprendre seuls à se connaitre, à maitriser ce qu'on leur avait confié. Puis ils se sont reproduits, propageant leur essence divine parmi les leurs.
Il marque une pause. Je devine qu'il me laisse le temps d'assimiler.
Le feu crépite doucement dans l'âtre, diffusant une chaleur apaisante.
— En l'absence des dieux, certains ont affirmé que les Immortels devaient gouverner le monde puisqu'ils étaient les plus forts... et les plus sages.
Je penche la tête, intriguée.
— Et toi ? Qu'en penses-tu ?
Ma question le fait sourire, mais c'est un sourire sans joie. Comme s'il s'y attendait.
— C'est ce que mon père croyait profondément. Mon frère aussi. Avant que tout ne bascule, alors que notre royaume vivait encore dans une paix fragile. Le roi, lui-même Immortel, se pensait intouchable. Sa vanité l'a perdu. Il pensait que rien ne pourrait ébranler notre monde, et pourtant, les monstres sont arrivés.
Il se redresse. Sa voix s'enroue, comme s'il ressassait ses souvenirs.
— Quand les créatures sont apparues aux frontières, la royauté s'est effondrée. Le roi a disparu dans le chaos, et les gouverneurs ont chacun repris le contrôle de leurs territoires. Mon père, lui, ne se préoccupait pas vraiment des humains. Pour lui, la survie était une question de force ; il pensait que les faibles méritaient de disparaitre. Ramay et moi, au contraire, avons rejoint les troupes humaines, avec d'autres Immortels qui refusaient de les abandonner.
Il lève les yeux vers moi. L'éclat dans son regard est celui d'un homme qui a vu trop de sang, trop de fins abruptes.
— On a tenu aussi longtemps qu'on a pu, mais... c'était inévitable. Le pays a cédé.
Je l'écoute, suspendue à ses mots, le cœur battant vite. Il ne m'a jamais parlé, pas avec autant de vulnérabilité, de vérité. Je me sens comme une enfant à qui l'on révèle enfin une vérité cachée, interdite. Qui fait mal.
— Et ton père ? demandé-je avec douceur.
— Disparu. Un jour, il était en voyage diplomatique et il n'est jamais revenu. Pendant deux ans, Ramay et moi avons espéré. Puis on a dû se rendre à l'évidence : il ne reviendrait pas.
Il passe une main dans ses cheveux sombres, ses mèches retombant aussitôt sur son front.
— Ramay a pris sa place et c'est là que tout a dégénéré. Il n'a jamais été un gentil garçon, mais son dédain pour les humains a pris le pas. Je n'ai jamais su d'où ça venait.
Mon corps se tend malgré moi. Rien qu'à l'évocation de son nom, mes muscles se contractent, ma peau se recouvre de chair de poule. Des souvenirs confus, diffus, remontent à la surface. Des bribes. Des regards. Une voix dure. Une emprise glaciale.
Il n'est pas là, Eldéa, il n'est plus là.
— Je ne me souviens pas de tout, murmuré-je, mais c'est la première chose que j'ai remarqué chez lui. Ce dédain. Je me sentais... inférieure à lui. Et pourtant, il voulait faire de moi sa femme. Pourquoi ?
Aydan secoue la tête, les yeux fermés un court instant. Une ombre passe sur ses traits.
— Ramay aimait les belles choses. Pour lui, tu n'étais qu'une parue, une récompense qu'on arbore après la guerre. Tu étais à ses yeux un trophée, rien plus.
Un frisson d'écœurement me traverse. La boule dans ma gorge grossit.
Je sais qu'il y a plus, que derrière ses silences se cache une vérité plus terrible.
Mais je ne peux pas l'entendre. Pas encore. Pas ce soir.
Alors, pour détourner la douleur, je pose une autre question :
— Et les autres royaumes ? Il y en a d'autres, n'est-ce pas ? le questionné-je, intriguée. Je n'arrive pas à m'en souvenir...
Le silence qui suit est lourd. Étouffant. Aydan baisse les yeux vers ses mains, jointes sur le bureau.
— Ils sont probablement déjà détruits, Eldéa.
Ses mots tombent comme une sentence définitive.
Et tout à coup, le silence de ce monde prend un sens nouveau. Ce n'est pas une accalmie. C'est le calme d'un cimetière. Le calme d'un monde qui ne respire plus.
Je détourne le regard, les larmes piégées dans mes yeux.
Le feu crépite toujours. Mais sa chaleur ne m'atteint plus.
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Les Spectres Oubliés
FantasiEldéa se réveille dans un manoir désert. Ses souvenirs se sont évanouis, remplacés par un vide qui l'étouffe. Seul Aydan, maître des lieux, y vit encore. Un homme aussi énigmatique que troublant, dont les regards glacés dissimulent autant de secrets...
