C'est dans les bras d'Aydan que j'ai regagné la sécurité du manoir.

Jamais je n'aurais cru lui faire assez confiance pour le laisser me toucher ainsi, mais après ce que mes yeux ont vu, après avoir contemplé l'horreur de cet extérieur ravagé, je n'avais plus la force de tenir sur mes jambes.

Il n'a rien dit. Pas un mot. Seulement ce geste, brutal de sincérité : ses bras solides m'enlaçant, me serrant contre lui, comme pour m'empêcher de m'effondrer. L'espace d'un instant, j'ai cru qu'il voulait me punir pour ma désobéissance, pour avoir franchi ce seuil interdit.

Il m'a portée jusque dans mes appartements... puis il a disparu, happé par les ombres.

Enfin seule.

Allongée sur le lit moelleux, le contraste m'assaille. Ici, luxe et confort, draps soyeux, lumière tamisée. À l'extérieur... un cimetière à ciel ouvert. Les os jonchant le sol, blanchis par le temps, me hantent encore. Je les vois là, derrière mes paupières closes. Impossible d'oublier. L'air suffocant, les nuages bas dévorant le ciel, cette lumière blafarde qui écrase le monde...

Aydan et sa sœur ne m'ont pas menti sur tout.

Le monde extérieur est devenu un charnier, hostile et mortel.

Pourquoi ai-je dû le voir de mes propres yeux ? Peut-être avais-je besoin de comprendre, de ressentir. Aydan a tout fait pour me protéger, pour me cacher cette vérité immonde... mais rien ne remplace l'évidence.

Et maintenant ? Y a-t-il encore des humains en vie ? Ou ne subsistent-ils que dans les souvenirs ? Les questions se bousculent dans mon esprit confus. Si Aydan a levé un coin du voile, une part de mystère persiste, m'enserre, m'étouffe.

Je les ai tous tués.

Ses mots résonnent encore en moi. Quand il me els a dit, j'ai cru, l'espace d'un battement de cœur, qu'il avait massacré ces gens de ses propres mains. La vérité est plus cruelle : un instant de faiblesse, une magie défaillante... et ils sont tous morts.

Il n'est pas un dieu. Seulement un immortel.

Et pourtant, ce n'est pas suffisant pour apaiser la culpabilité qui me ronge, ici, dans cette chambre somptueuse. Comment supporter ce confort alors que, dehors, la mort règne ?

Les monstres se sont multipliés sur le royaume, ont massacré la population entière. Comment ai-je fait pour survivre ? Moi, simple humaine, sans don, sans magie ?

Aydan est un immortel.

Je l'ai vu, dans mon rêve, me sauver d'un monstre. Il l'a encore nié, mais je suis certaine de ce que j'ai vu. Je ne doute pas un instant de sa véracité. Alors pourquoi continue-t-il à me mentir alors qu'il m'a révélé tant d'autres choses ?

Une grimace m'échappe. Une douleur vive me transperce le crâne, une migraine aiguë, brutale. Les larmes me montent aux yeux, mais pourquoi pleurer ? Est-ce la fatigue, l'angoisse, l'incompréhension ? Je l'ignore.

Au moins, Aydan m'a laissée en paix après m'avoir ramenée ici. Pas de questions, pas de long interrogatoire. Malgré tout, je lui en suis reconnaissante, même si je ne supporte plus ses demi-vérités. Ce n'est pas lui que je désire voir en ce moment.

Tu mens si mal, Eldéa...

Jaimy, mon frère, c'est lui que je voudrais près de lui. Mais il ne se souvient pas de moi. Il n'est plus le Jaimy de mes souvenirs.

Il a été déplacé à une autre section du manoir, relégué dans une aile isolée, à ma demande, parce que je ne pouvais plus supporter son regard vide. Parce que son ignorance me lacérait le cœur.

Les Spectres OubliésDes histoires addictives. Découvrez maintenant