— Demain matin, on sort du manoir, lâche Aydan tout bonnement, au beau milieu du repas, la voix posée, comme s'il venait d'annoncer qu'il manquait de sel.
Je me fige, la fourchette suspendue dans mon mouvement. Malgré les jours de trêve qui viennent de passer, sans cris ni rancune, il réussit encore à me prendre de court.
Cela fait à peine quelques jours que nous avons cessé les confrontations ouvertes, que j'ai accepté de calmer la tempête intérieure en moi. Mais là, soudain, j'ai envie de hurler à nouveau.
Il est tombé sur la tête !
Il mâche tranquillement un morceau de pain, comme si de rien n'était, l'air si détendu que cela en devient presque insultant. Le contraste entre la gravité de ses paroles et la désinvolture de son attitude me fait douter de sa santé mentale.
Je tourne lentement la tête vers Emilyah, cherchant dans son expression un reflet de mon choc. Elle se contente d'observer son frère avec intensité, sans un mot. Son visage est impassible, indéchiffrable. J'espère qu'elle est aussi choquée que moi. Que je ne suis pas la seule à trouver cette idée complètement folle.
Parce que sortir du manoir... vraiment ? Pour aller où ? Pour mourir, peut-être ?
Puisque personne ne prend la parole, je finis par lancer :
— Pardon ?
— Tu m'as bien entendu, renchérit Aydan en prenant cette fois une gorgée de vin rouge.
Un filet de vin glisse à la commissure de ses lèvres et, sans que je ne comprenne pourquoi, je me surprends à le fixer. Il y a dans son attitude quelque chose de déconcertant. Une assurance tranquille, troublante.
Son regard accroche le mien un instant trop long, un souffle à peine perceptible, et je sens un frisson remonter le long de ma nuque.
C'est alors qu'Emilyah, habituellement si douce, la médiatrice entre lui et moi, laisse tomber son masque de patience.
— Mais tu es complètement malade, Aydan ! Tu es Immortel, pas elle. Tu vas la faire tuer !
La femme calme, posée, compréhensive... la voilà envolée. C'est maintenant une lionne féroce qui lui fait face. Et elle me défend, moi.
Aydan, lui, reste de marbre. Toujours aussi insaisissable.
— C'est Eldéa elle-même qui veut à tout prix retrouver ses souvenirs. En allant là où je l'ai retrouvée, elle aura probablement des réminiscences de son passé. C'est ce que tu veux toujours, non ? me demande-t-il en me lançant un regard en coin.
Ce regard... brûlant, profond, presque possessif. Mon cœur rate un battement. Il sait ce que ça me fait, et il en joue.
Je détourne les yeux, un peu trop vite.
Je suis désemparée. Comment en est-il arrivé à cette idée ? Pourquoi ce revirement ? Est-ce que quelque chose a changé dans son esprit sans que je ne m'en rende compte ?
— Tu as dit toi-même que l'extérieur était dangereux, et maintenant tu veux m'y envoyer ? Je ne comprends, Aydan. Tu m'as enfermée ici pendant des semaines pour me protéger...
Je ne suis pas en colère, pas vraiment. Je veux simplement comprendre.
— Les souvenirs mettent trop de temps à revenir. Peut-être qu'en foulant les endroits les lieux où tu as vécu, ton esprit s'ouvrira à ton ancienne vie.
— L'extérieur est dangereux, martèle Emyliah.
Sa voix est basse, mais son corps, lui, hurle l'alerte. Elle s'est figée, comme un animal aux aguets. Ses yeux fouillent, sa mâchoire est crispée.
VOUS LISEZ
Les Spectres Oubliés
FantasyEldéa se réveille dans un manoir désert. Ses souvenirs se sont évanouis, remplacés par un vide qui l'étouffe. Seul Aydan, maître des lieux, y vit encore. Un homme aussi énigmatique que troublant, dont les regards glacés dissimulent autant de secrets...
