J'ai détruit la bibliothèque d'Emilyah. Son refuge. Le seul endroit de ce manoir immense où elle pouvait encore respirer.
Cette pensée me frappe dès le réveil, avec la brutalité d'un coup de massue. Un mal de tête atroce pulse derrière mes tempes, mais ce n'est rien comparé à la culpabilité qui m'enserre la poitrine. La bile me monte à la gorge quand je repense à l'explosion de lumière, aux étagères calcinées, aux livres réduits en cendres... Certains dataient de plusieurs siècles. Des savoirs perdus à jamais, par ma faute.
Je me déteste.
J'ai laissé mes émotions me dominer, encore une fois. J'aurais pu affronter Aydan avec sang-froid, lui parler, le confronter sans violence. Mais chaque fois que je suis près de lui, c'est comme si le monde s'effaçait. Il ne reste que des tempêtes. Des sentiments trop grands pour mon propre corps.
Je n'ose pas affronter Emilyah. Pas après ça.
Elle, qui m'a prise sous son aile sans rien attendre en retour. Elle, qui m'a guidée dans ce monde inconnu avec patience, douceur et humour. J'ai trahi sa confiance. Et pour cette trahison, je me suis condamnée à l'isolement. Je reste enfermée dans mes appartements, le cœur tordu par la honte. Je mange à peine ce que le valet m'apporte. Je n'ose même plus croiser mon reflet dans le miroir. Je me rends aux toilettes à pas de loup, seulement lorsque je suis certaine que le couloir est désert.
Je me terre comme une criminelle. Et peut-être que je le suis.
Mais même dans la solitude, quelque chose en moi bouillonne.
Je ressens cette énergie étrange, logée au creux de ma poitrine, une puissance sourde, à peine contenue, qui ne demande qu'à être évacuée. Je la sens remuer, s'agiter, prête à exploser si je lui en laisse l'occasion. Cette force, je ne la comprends pas. Et elle me fait peur.
Il va falloir que j'apprenne à la maitriser.
Car elle ne disparaitra pas.
Je le sais désormais : je ne suis plus tout à fait humaine. Je ne sais pas ce que je suis devenue, ni ce qui a déclenché cette transformation. Mes souvenirs me reviennent comme des morceaux brisés d'un vitrail : lumineux, tranchants, incomplets. Rien, cependant, ne me renseigne sur cette magie que je porte en moi. Rien ne me prépare à la contrôler seule.
Et puis, comme un fantôme revenu me hanter, Aydan frappe à ma porte.
Deux coups, discrets. Mais lourds de sens.
Je me fige, le souffle suspendu. Je m'approche à pas feutrés et colle mon oreille contre le bois du battant. Je ne réponds pas. Je ne peux pas. Mon cœur tambourine si fort que j'ai peur qu'il entende tout.
— Eldéa.
Sa voix. Grave. Chaude. Enveloppante.
Elle a le don de tout faire vaciller en moi. Avec quelques syllabes, il pourrait m'enchainer ou me libérer ; et je le hais pour ce pouvoir. Je le hais de me manquer aussi cruellement alors qu'il a tout bouleversé.
— Je sais que tu m'entends. Si tu ne veux pas m'ouvrir, ce n'est pas grave. Mais écoute-moi, je t'en prie.
Ses mots percent les barrières que j'ai construites ces derniers jours. Ils glissent sous ma peau, dans mes os. Et même si je me retiens de toutes mes forces, ma gorge se serre.
Ne l'écoute pas.
— Je suis désolé. Si tu voulais que j'arrête de t'embrasser, si tu me l'avais dit, j'aurais arrêté sur-le-champ. Mais ne m'accuse pas d'avoir créé tes désirs. Je ne contrôle pas ton cœur, Eldéa.
Un silence suit.
Je voudrais hurler, lui dire que tout est de sa faute. Qu'il m'a changée. Qu'il a injecté en moi une part de lui, contre mon gré. Mais je sais que ce n'est pas si simple. Rien ne l'est.
— Je ne peux pas te contrôler, ou te manipuler, Eldéa, ce n'est pas ainsi que ça fonctionne. Ce que j'ai fait... je l'ai fait pour te sauver. Rien de plus. J'ai risqué ma vie pour que tu survives.
Les mots me frappent avec la brutalité d'une vérité que je refusais d'accepter. Je serais morte sans lui.
Morte.
Et je l'ai remercié en réduisant en cendres un morceau de son monde.
— Je ne sais pas exactement ce que tu te rappelles, reprend-il, mais mon frère n'était pas un homme bien. Ton père t'a offerte à lui comme si tu n'étais qu'un sac de grains, et Ramay... eh bien, il a profité de toi.
Lentement, je me laisse glisser contre la porte de bois, avant d'y poser la tête. À travers le brouillard de ma mémoire, j'ai assisté à de telles scènes, mais l'entendre dire par Aydan, cet homme qui a tous ses souvenirs, ne fait que rendre la chose plus réelle. Plus douloureuse. Mon cœur pince à l'idée que mon paternel, celui qui devait me protéger des monstres, n'a pas tenu sa promesse.
— Je le savais, Eldéa, et je n'ai rien fait.
C'est faux. Il était là chaque fois que j'en avais besoin, il était l'épaule sur laquelle je pouvais pleurer. Il m'a écoutée, des heures et des heures durant, parler, alors que Ramay ne se trouvait pas dans les environs. Ce souvenir me revient tout à coup, ce qui n'allège pas mon ventre qui se serre.
— J'aurais dû te sortir de là. J'aurais dû... J'aurais dû faire tant de choses et, pourtant, je n'osais pas confronter Ramay parce que j'avais peur. J'ai trop attendu... lorsque j'ai enfin décidé d'agir... il était trop tard.
Il était trop tard. Mais que s'est-il passé ?
Les mots tombent comme des pierres dans le silence. Je les sens peser, chaque syllabe s'enfonçant dans ma chair.
Tout explose en moi. La honte, la colère, la douleur, la fatigue. Je ne peux plus retenir les sanglants qui me secouent. Ils jaillissent comme une rivière longtemps contenue. Ils m'arrachent l'air des poumons.
Et alors que je suffoque de tristesse, je sens la porte s'ouvrir doucement derrière moi. Deux bras m'enveloppent.
Aydan.
Il s'accroupit à ma hauteur, ses gestes d'une lenteur presque sacrée. Il me serre contre lui, ne dit rien. Il est là, chaud, solide. Réel.
Je m'effondre dans son étreinte.
Je pleure.
Je pleure pour l'Eldéa d'aujourd'hui, égarée dans une réalité qu'elle n'a pas choisie.
Je pleure pour l'Eldéa d'hier, trahie, bafouée, oubliée.
Je pleure pour toutes celles que j'ai été, pour celle que je deviens, pour celle que je ne reconnais plus.
Et dans cette obscurité, il est là.
Aydan, l'ombre et la lumière.
L'homme qui m'a brisée.
Et qui, peut-être, est le seul à pouvoir me reconstruire.
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Les Spectres Oubliés
FantasyEldéa se réveille dans un manoir désert. Ses souvenirs se sont évanouis, remplacés par un vide qui l'étouffe. Seul Aydan, maître des lieux, y vit encore. Un homme aussi énigmatique que troublant, dont les regards glacés dissimulent autant de secrets...
