Comme il me l'avait promis, Aydan m'a indiqué où loge désormais mon frère, écarté, isolé des autres. De moi.

Je n'ai pas été dupe de ses mots sibyllins. Comme je m'en doutais, il m'a menti pour me tester, pour me pousser à le chercher par moi-même. Pourtant, ça n'a pas été si difficile. Le manoir lui-même semble vouloir me guider jusqu'ici. Même si je connais peu ce couloir oublié du quatrième étage, dont les murs sombres dévorent la lumière chétive des rares chandeliers, j'ai trouvé mon chemin.

Une lourde inspiration soulève ma poitrine alors que je me tiens devant la porte close. De l'autre côté se tient l'homme qui fut mon frère – et qui, aujourd'hui, ne se souvient plus de moi.

Mes poings se ferment, mes ongles s'enfonçant dans ma paume. Une tension sourde me traverse. Je frappe enfin, d'un geste plus ferme que je ne le croyais possible.

Le battant s'ouvre doucement, dévoilant une silhouette familière.

C'est la première fois que je le revois depuis ce jour où, submergée par l'émotion, je lui ai foncé dessus. Depuis qu'Aydan m'a révélé l'avoir ressuscité.

Je ne sais pas exactement à quoi je m'attendais en venant ici... mais il est bien là, inchangé, fidèle à mes souvenirs. Plus grand que moi d'une tête, ses cheveux mi-longs oscillant entre le châtain et le blond, et ces yeux... ces yeux à la fois clairs et voilés par une fatigue profonde.

Il parait en bien meilleur contrôle que je ne l'étais à mon propre réveil. Pas de regard perdu. Pas de panique. Son esprit simple intact, ou presque.

Mais les souvenirs, eux, font défaut.

Ai-je, moi aussi été, ressuscitée ? Non, Eldéa, arrête de créer de folles théories.

Le regard de Jaimy se pose sur moi, calme, étranger. Rien, dans ses yeux, ne laisse deviner qu'il reconnait en moi la sœur qu'on lui a décrite. Pour lui, je ne suis qu'une inconnue – une fille étrange, instable, qui a fait une scène devant lui.

Et pourtant... c'est lui qui a demandé à me voir. Un mince fil d'espoir se glisse dans ma poitrine, même si je m'efforce de ne pas m'y accrocher.

Pourra-t-il, lui aussi, recouvrer ses souvenirs ? Pourrai-je l'aider, moi qui peine encore à rassembler les fragments épars de mon propre passé ?

Je bouge à peine sous son regard. Aucun mot ne me vient. Mon esprit lutte pour aligner des phrases, mais rien ne semble convenir. J'ai tant à lui dire... et en même temps, rien.

Le silence devient pesant. Je sens que je dois parler, avant que mon courage ne fonde.

Je respire un grand coup, et me lance enfin :

— Écoute, je ne sais pas exactement ce qu'Aydan t'a révélé, mais je suis...

— Ma sœur, complète-t-il, stoïque.

Sa voix. Elle me frappe en plein cœur, elle est si familière. Elle résonne en moi, éveille un écho que je ne parviens pas à saisir.

Je tends l'oreille, presque désespérée, espérant qu'un souvenir ne me revienne – un fragment de ce que nous étions l'un pour l'autre. Mais rien ne vient.

Un gouffre de frustration m'envahit. Pourquoi m'a-t-on volé cette part de moi ? Pourquoi ce vide, là où devrait se trouver l'évidence de notre lien ?

Je tente de dissimuler le trouble qui me gagne, mais chaque jour, ce manque m'écorche davantage. Ne pas savoir, ne pas comprendre. Pourquoi suis-je encore en vie ? Pourquoi lui aussi ? Pourquoi ici, dans ce manoir hanté de secrets ?

Les Spectres OubliésDes histoires addictives. Découvrez maintenant