Aydan


Elle dort.

Son souffle est régulier, à peine perceptible, comme un souffle de vent à travers une lucarne. Ses traits sont relâchés, en apparence paisibles. Pourtant, je sais ce qu'elle a traversé. Ce qu'elle traverse encore, dans les méandres de l'inconscience. Elle devrait dormir encore pendant longtemps. Eldéa, dort, oui... mais son corps, lui, se bat toujours.

Je suis assis là, le dos courbé, les coudes posés sur les genoux, la tête entre les mains. Mon esprit flotte dans une brume épaisse, opaque, comme un matin d'hiver. Les événements de cette nuit repassent en boucle dans ma mémoire, me harcelant. Je ne parviens pas à les chasser.

Ses cris.

Des cris qui m'ont éventré.

Ils m'ont arraché à mes songes, à ces cauchemars que je ne connais que trop bien, où je la perds encore et encore. Mais cette fois, ce n'était pas un rêve. Ce n'étaient pas des souvenirs distordus par ma culpabilité.

C'était réel.

Elle hurlait pour survivre.

Je me suis précipité dans sa chambre, le cœur tambourinant comme une bête affolée, et je l'ai trouvée là – son corps secoué de spasmes, irradiant d'une lumière blanche, fulgurante, presque céleste. Une lumière trop vive pour appartenir à ce monde.

Je n'ai pas eu besoin de réfléchir. Je savais.

J'ai vu ce phénomène autrefois, quand j'étais encore adolescent, suivant mon père dans ses longues tournées à travers les territoires du royaume. Je me souviens d'un garçon qui s'était écroulé au milieu d'un banquet, le torse en feu, des éclairs noirs courant sur sa peau. Le réveil d'un pouvoir, la naissance d'un Immortel. Une douleur que je n'oublierai jamais, car moi aussi je l'ai vécue.

Le jour de mon propre éveil, je me suis effondré le jardin familial, les mains tremblantes, le cœur prêt à exploser. J'ai hurlé, supplié qu'on m'arrache la peau tant elle me brûlait. Et pourtant, je suis né pour vivre une telle souffrance.

Eldéa ne l'est pas.

Et pourtant, elle a survécu.

Elle aurait dû mourir une seconde fois. Son corps humain aurait dû céder.

Je ne pouvais pas le laisser cette histoire se répéter. Pas après tout ce que j'ai sacrifié pour la retrouver. Pas après l'avoir ramenée à la vie de mes propres mains. Pas après toutes ces années passées à refuser le deuil.

Alors j'ai commis ce que même les Anciens redoutaient.

Je lui ai donné une partie de moi, de mon essence.

Je l'ai liée à ma vie.

Et maintenant, nous ignorons si cela la tuera.

Emilyah la surveille depuis tout à l'heure, s'assurant que sa poitrine monte et redescend sans interruption, que je ne l'ai pas tuée une nouvelle fois.

— Tu n'aurais pas dû.

Sa voix est douce, mais lourde de reproches.

Je laisse échapper un rire bref, acide.

Parfois je me demande si c'est moi le grand frère. Ces derniers temps, elle adore me dire quoi faire, quoi dire, surtout lorsque ça concerne Eldéa. Si Emilyah a toujours été la plus sage d'entre nous, elle n'a jamais été la plus apte à prendre des risques. Et tu ne peux pas le lui reprocher.

Je lève la tête pour rencontrer son regard. Sans que je remarque sa présence, elle s'est assise sur une chaise au dos peu confortable, et se triture désormais les doigts. Elle n'a pas l'air ravie par ce que je viens de réaliser. Qui le serait alors que je viens de transformer Eldéa en putain d'Immortelle ?

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