Plus tard, lorsque j'entre dans la salle à manger pour le repas du soir, je sens aussitôt les yeux d'Aydan se river sur moi. Ils me brûlent la peau, me hérissent les nerfs, comme une injonction silencieuse à lui accorder l'attention qu'il exige – à lui, toujours lui, le maitre des lieux.

Le silence s'est épaissi à mon arrivée, pesant, presque étouffant.

— Je t'avais prévenu que ce n'était pas une bonne idée de le voir, lâche-t-il enfin, brisant cette chape de plomb d'une voix trop calme, trop maitrisée.

— La ferme, Aydan.

La réponse est sortie toute seule, plus sèche, plus tranchante que je ne l'aurais cru. C'est la première fois que je lui parle ainsi. Que je le rembarre sans détour. Mais ce soir, je ne peux pas faire autrement.

Du coin de l'œil, je perçois le regard surpris d'Emilyah, et l'ignore. Sans un mot de plus, e je m'assois à ses côtés, mon bol de soupe fumante m'attendant sagement à ma place.

Je me suis souvent demandé d'où proviennent ces repas. Dans un monde ravagé, cette nourriture semble presque surnaturelle. Je n'ai obtenu aucune information à ce sujet.

Je m'efforce de manger, concentrée sur chaque cuillerée, sur le parfum chaud du bouillon. J'essaie d'oublier les regards qui me transpercent de toutes parts. Pourtant, les émotions se bousculent, se heurtent, grondent.

Je suis blessée. Déçue. Plus que je ne veux l'admettre.

Je m'attendais à une rencontre difficile. Je savais que revoir Jaimy ne me rendrait pas d'un coup mes souvenirs. Mais jamais je n'aurais imaginé qu'il me rejetterait ainsi.

Même s'il ne veut pas plus rien avoir à faire avec cette vie qu'il ne possède plus, de mon côté j'aurais aimé garder un lien avec cet homme qui a probablement façonné mon existence.

Pourquoi Aydan a-t-il fait ça ? Pourquoi le ramener si c'est pour que mon frère me tourne le dos ?

Je serre fort ma cuillère, les jointures blanchies. Une question s'infiltre dans mon esprit comme un poison : l'a-t-il fait exprès ?

Le silence tendu est rompu par Emilyah, sa voix glaciale fend l'air comme une lame.

— Je t'avais dit de ne pas lui donner l'emplacement des appartements de Jaimy.

Son ton claque. Ses yeux fusillent Aydan, au bout de la table.

— Elle a insisté, répond-il d'un timbre égal, les épaules relâchées.

Un ricanement amer m'échappe. Moi qui avais cru, l'espace d'un instant, qu'il agissait par sincérité...Je me suis encore trompée à son propos. Ce n'était qu'un autre de ses petits jeux.

Je ne lui offrirai pas ce qu'il attend. Pas ce soir. Je continue de manger, imperturbable. Mon calme sera mon bouclier.

— Tu savais qu'il la rejetterait, persiste Emilyah, sa voix vibrante d'une colère contenue. Et tu lui as fait croire qu'il était prêt à renouer avec elle.

— Je ne lui ai jamais fait croire quoi que ce soit. Elle n'est pas une enfant, Emilyah. Elle est capable de prendre ses propres décisions.

Il me regarde alors, ses yeux sombres comme l'encre, brillant d'un éclat que je ne parviens pas à déchiffrer.

Je m'étouffe avec ma soupe. Quelle ironie, venant de celui qui me cache encore tant de vérités.

— Et elle est aussi capable de parler pour elle-même.

C'est le moment où je dois prendre la parole. Il veut que je parle, que je m'emporte, que je me ridiculise. Je ne lui donnerai pas cette satisfaction.

Avec lenteur, je lève le regard de mon assiette, beaucoup plus intéressante que l'individu qui tente par tous les moyens de me faire sortir de mes gonds, et plante mes yeux dans les siens.

Les Spectres OubliésDes histoires addictives. Découvrez maintenant