Lorsque je me réveille en sursaut, la nausée me saisit avec une violence inattendue. Le cœur au bord des lèvres, je serre les dents, luttant de toutes mes forces contre l'envie de vomir. Ma gorge brûlante réclame un cri, mais je l'étouffe. Mon corps entier tremble sous le choc.

Je laisse retomber sur l'oreiller, l'esprit encore embrumé par les réminiscences de mon cauchemar. Un détail se détache, plus net que les autres : j'étais enceinte. Ce n'était pas de lui, pas d'Aydan. Cette certitude m'arrache un frisson.

Alors... cela signifie que...

La panique s'empare de moi. Mes mains tremblantes arrachent les boutons de ma chemise de nuit, glissent sur mon ventre. Ma peau est lisse, mon ventre plat. Aucune trace. Aucune preuve. Si j'avais porté la vie, il resterait bien quelque chose, non ? Une marque, une sensation, une certitude ancrée dans la chair.

Je suis épuisée. Mon corps est fatigué par mon entrainement quotidien, mes muscles sollicités, mes nuits détruites par le doute et les souvenirs fragmentaires. Peut-être n'était-ce qu'un rêve, un mirage né de mon désir interdit pour Aydan. Peut-être est-ce mon esprit, affamé de sens, qui a transformé une envie en souvenir.

Oui, cela ne peut être qu'une illusion.

Je me suis juré de tout rapporter à Aydan chaque bribe de passé que la nuit m'offre, mais cette fois, je vais me taire. Ce rêve-là ne ferait que brouiller nos esprits, nous dévier de notre but. Nous avons une mission. Une promesse.

Et pourtant, mes paumes n'ont pas quitté mon ventre. Et si ce n'était pas un songe ? Et si j'avais vraiment porté la vie ? Et si cet enfant était quelque part, à survivre sans moi ?

Malgré les mois – ou les années, pour ce que j'en sais – d'inactivité, mon corps retrouve rapidement la mémoire du combat. Les mouvements redeviennent instinctifs, les douleurs familières. Aydan m'entraine sans relâche, forgeant mes muscles autant que ma volonté. Parfois, il guide dans l'utilisation de cette lumière incandescente qui nait au creux de mes paumes. Une lumière qu'il ne comprend pas.

Il n'a jamais connu un Immortel avec un tel don, alors il avance avec prudence, presque avec crainte. Cette lenteur m'exaspère. Emilyah, de son côté, a abandonné ses restaurations de livres pour se consacrer entièrement à la recherche d'informations sur mon aptitude.

Mais Aydan refuse d'accélérer. Il me met au défi : le battre en combat singulier avant qu'on ne se concentre sur mes capacités magiques.

— Je ne serai jamais capable de te vaincre ! protesté-je, essoufflée, le front perlant de sueur. Tu es un Immortel, Aydan !

— Toi aussi, me répond-il, les bras nonchalamment posés sur son imposante poitrine.

Il a cet air qui m'agace, de demi-sourire tranquille, comme s'il savourait ma frustration.

— Tu as beaucoup plus d'expérience que moi.

— Tu ne peux te permettre de réfléchir ainsi, Eldéa. Tu ne peux pas te permettre de te dévaluer sinon tes ennemis auront toujours le dessus sur toi.

Il se détache du mur et s'avance vers moi. Autrefois, sa simple présence m'aurait terrifiée. Aujourd'hui, elle me pousse à me pousse à me relever. Je ne veux plus craindre. Je veux contrôler, comprendre, déchirer ce monde de silence et de brume.

Je suis forte, je le sais. Capable d'affronter des humains, armée de mes couteaux. Mais contre des monstres, je suis insignifiante. Je ne suis pas Ramay, qui a déchiré l'une de ces créatures sous mes yeux. Je n'ai pas sa force brute, ni sa fureur. Il me faut découvrir ce que vaut vraiment ma magie.

Et le temps me manque. Chaque jour, une angoisse sourde s'intensifie dans mon for intérieur. La nuit, les souvenirs ont cédé la place à des cauchemars. Dans mes songes, Emilyah meurt, déchiquetée par les créatures, l'ombre d'Aydan n'est pas suffisante pour arrêter ces bêtes de l'attaquer. Et moi, je suis figée, spectatrice de leur mort. À chaque rêve, la même voix : celle de mon frère, qui rit dans l'ombre.

Les Spectres OubliésDes histoires addictives. Découvrez maintenant