Il m'a encore menti.
C'est la première pensée en tête qui me transperce l'esprit lorsque je reprends conscience. Mes paupières sont lourdes, mes membres engourdis, mais cette idée – acérée comme une lame – pulse dans ma tête.
Il m'a menti. Encore.
Quand j'ouvre enfin les yeux, je le vois, assis là, près du lit, imperturbable. Comme s'il n'avait jamais quitté la pièce.
Aydan.
Sans réfléchir, guidée par un mélange de colère sourde et de trahison brûlante, je lève la main et lui décoche une gifle d'une violence inattendue. Le claquement résonne dans l'air stagnant de la chambre, brutal, cinglant.
Surpris, Aydan me regarde un instant. Sa main monte machinalement à sa joue rougie, comme s'il tentait de comprendre ce qui vient de se passer.
— Je t'ai ramenée, dans ton lit, après que tu aies perdu connaissance, murmure-t-il enfin, la voix calme, presque déconcertée. J'ai veillé sur toi toute la nuit pour m'assurer qu'il ne t'arrive rien. Et c'est ainsi que tu me remercies ?
Aucune trace de reproche dans son ton. Juste une incompréhension – feinte ou réelle ?
Sans un mot, je repousse les couvertures d'un geste brusque. Le plancher froid mord mes pieds nus, m'arrachant un petit cri de surprise que je ravale aussitôt. Je n'ai pas de temps à perdre. Je dois m'éloigner de lui.
Je me lève, vacillante, et m'élance vers la porte, la salle de bains en ligne de mire.
Mais Aydan, vif, me rattrape avant que je n'aie pu en franchir le seuil. Sa main se referme sur mon bras avec une poigne ferme.
Il me ramène doucement vers lui, ses yeux noirs ancrés dans les miens. Avec une intensité que je ne lui reconnais pas.
Je me dégage violemment. Je ne lui donnerai pas la satisfaction de me voir trembler.
— Qu'est-ce qu'il y a ? me demande-t-il, la voix basse, ses prunelles sombres fouillant les miens.
La rage m'envahit. Les mots me brûlent la gorge.
— Tu pensais que je ne m'en souviendrais pas, hein ? Que je resterais dans l'ombre pendant que tu berçais de tes mensonges ?
Ma voix claque, dure, chargée d'amertume.
Je me libère de son emprise d'un geste sec.
— Eh bien, j'ai une mauvaise nouvelle pour toi. Les souvenirs reviennent. Tous. Et avec eux... tes secrets.
Quelque chose passe furtivement sur son visage. Une ombre de peur. Une émotion que je n'avais encore jamais vue chez lui.
— De quoi te souviens-tu, Eldéa ? me questionne-t-il avec un calme anormal.
Je le vois, il pèse chaque mot, chaque intonation. Il marche sur un fil très fin.
Je n'ai aucune envie de lui répondre. Pas tout de suite. Il ne le mérite pas.
Mais les mots, les miens, sont tout ce qu'il me reste. Ma seule arme contre cet homme qui m'a trop souvent blessée.
— Ne me prends pas pour une idiote, c'est fini cette époque. Tu ne pourras plus me manipuler. Je sais, Aydan. Je sais que tu ne m'as pas simplement trouvée au pas de ta porte. Tu m'as sauvée. Arrachée aux griffes d'un monstre... et ça, tu n'as jamais voulu me le dire.
Je tente d'ignorer son expression désemparée. Ses talents de comédien ont peut-être fonctionné sur ma petite personne fragile pendant un moment, mais ce n'est plus le cas. Les souvenirs me reviennent de plus en plus rapidement, et avec davantage de précision ; il ne peut plus me mentir à sa guise sur notre passé.
— Pourquoi me mentir encore ? Pourquoi sur quelque chose d'aussi peu important ?
Les mots m'échappent, portés par une douleur profonde, un cri du cœur.
Aydan se contente de me fixer, sans approcher. Ses yeux sont pleins d'interrogations, comme s'il était incapable de comprendre mes accusations.
— Tu mens sans cesse, Aydan ! Je ne sais même quoi croire ! Sais-tu à quel point ça fait mal de se faire traiter comme une moins-que-rien ?
Il incline la tête.
— Eldéa... je ne sais pas de quoi tu parles.
Son ton calme, sa nonchalance, ses mots, me rendent furieuse. Je pensais qu'il aurait au moins la décence de ne pas nier, une fois devant l'évidence. Il n'est qu'un homme égoïste, manipulateur, cruel.
— ARRÊTE DE ME MENTIR ! hurlé-je, incapable de me contenir.
Je n'en peux plus.
Je lui lance ma rage au visage sans en craindre les conséquences. Mes émotions m'aveuglent, m'empêchent de réfléchir. Et je m'en moque.
Les mots sortent à toute vitesse de ma bouche, pleins de rage, de douleur.
— Tu n'es qu'un monstre, Aydan ! J'avais enfin confiance en toi, mais finalement, j'avais tort ! Tu mentis comme tu respires. Tu manipules pour tourner les choses à ton avantage Tu détruis tout ce que tu touches ! Et c'en est assez, tu ne m'utiliseras plus comme un vulgaire pantin !
Mon souffle est court. Mon corps tremble, mais mon esprit est en feu.
Je me retourne brusquement, m'élance dans le couloir. Je dévale l'escalier, les pas résonnant sur le bois.
Je ne réfléchis plus. Seule la rage me guide.
Et soudain... une porte. Incrustée dans le mur, comme sortie de nulle part.
Je n'hésite pas.
Ma main se pose sur la poignée. Mon cœur bat à tout rompre. Une peur sourde me mord le ventre. Je n'ai que quelques secondes avant qu'il ne comprenne. Mais je dois le faire. je dois savoir.
La colère m'empêche de réfléchir. M'empêche d'être triste. De penser à Emilyah.
Je pousse la porte. Elle grince légèrement, s'ouvre sur l'inconnu.
Je la referme derrière moi avant de me retourner, ma cage thoracique prêt à imploser. Il va me rattraper alors je ne réfléchis pas.
Sans même prendre le temps de regarder, je me précipite. Et je cours.
Je ne sais pas où je vais. Mais je dois avancer.
Il n'y a pas de soleil. Pas de lumière.
Le ciel, masqué par d'épais nuages sombres, baigne l'endroit d'une pénombre lourde.
L'air est brûlant, étouffant, saturé d'humidité. Chaque respiration me demande un effort.
Mais ce qui manque de me faire trébucher sous le choc, ce sont les os au sol.
Partout. Éparpillés. Brisés. Entassés.
Petits, longs, noircis par le temps.
Puis mon regard tombe sur un crâne. Humain.
Mes entrailles se tordent. Un frisson me parcourt, glacial malgré la chaleur. La rage redouble.
Mais c'est la tristesse qui me transperce.
Je devrais fuir. Retourner en arrière. Retrouver la sécurité du manoir.
Masi mes jambes refusent. Je cours encore.
Je veux échapper à cette horreur.
Mais l'image me suit à chaque détour, ne s'efface jamais.
Les os. Les crânes. Les restes.
Le sol en est jonché.
Mes yeux me brûlent.
Les larmes montent, incontrôlables.
Mes jambes cèdent. Je m'effondre, à genoux.
— Non, non, non...
Ma voix brisée se perd dans le silence.
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Les Spectres Oubliés
FantasyEldéa se réveille dans un manoir désert. Ses souvenirs se sont évanouis, remplacés par un vide qui l'étouffe. Seul Aydan, maître des lieux, y vit encore. Un homme aussi énigmatique que troublant, dont les regards glacés dissimulent autant de secrets...
