Lorsque mes paupières se soulèvent une second fois, quelque chose a changé.
Plus de murs humides. Plus de ténèbres écrasantes.
Un plafond gris m'accueille, lisse, froidement neutre. Je cligne des yeux, confuse. Le souvenir de l'obscurité me serre encore la gorge.
Je me redresse brusquement. Mes doigts agrippent les draps.
La pièce est différente. Je ne suis plus enfermée derrière des barreaux. Pas de chaines, pas de sol glacé. Juste... une chambre.
Je prends une grande inspiration, tente de garder mon calme. Mes yeux parcourent lentement les lieux : un lit baldaquin aux rideaux lourds et brodés, une coiffeuse ancienne dans un coin, quelques meubles, une étagère modeste, et des livres. La chambre est spacieuse, presque luxueuse. Rien ne crie prison. Et pourtant...
Un frisson me parcourt. Je suis assise dans un lit, vêtue d'une longue robe de nuit pastel. Quelqu'un m'a changée. Quelqu'un a vu mon corps inconscient. Et je n'ai aucun souvenir.
Toujours rien. Toujours ce vide.
Je me lève, vacillante, et m'approche de la fenêtre à ma droite. Mon cœur bat plus vite. Un souffle d'espoir me pousse à tirer les rideaux d'un geste vif.
Un mur.
Un mur de briques. Brut. Cruel.
Je reste figée, abasourdie. Quelle plaisanterie sinistre... Transférée d'un cachot à une chambre dorée, et toujours enfermée.
Quel genre de monstre fait ça ?
La robe de nuit frôle mes chevilles alors que je recule, déroutée. Qui m'a habillée ? Qui m'observe ? Qui suis-je, bon sang ?
Je cherche désespérément une étincelle dans les ténèbres de ma mémoire défaillante, un nom, un souvenir, un fragment de moi-même. Mais rien ne vint.
Je suis une coquille. Un être sans identité, largué dans une pièce trop belle pour être honnête. Je ne suis qu'un fantôme, un spectre, quelqu'un à qui on a enlevé son identité pour l'enfermer.
Je me laisse glisser au sol, vidée, en silence. Un petit gémissement peine à sortir de mes lèvres. J'aimerais pleurer, m'apitoyer sur mon sort, hurler, ressentir quelque chose de plus clair que cette peur engourdie. Mais comment se lamenter quand on ne sait même pas ce qu'on a perdu ?
Le silence s'étire.
Puis un bruit sec. Trois coups, timides, mais distincts, frappés contre la porte.
Je me redresse aussitôt, par instinct. Mon cœur s'affole. Quelqu'un arrive.
Je devrais me cacher. Mais où ? Il n'y a même pas de salle de bains. Aucune issue. Seulement cette porte, et moi.
— Oui ?
Ma voix est rauque, étrangère. C'est comme entendre quelqu'un d'autre parler à ma place.
La porte s'ouvre alors pour laisser entrer un homme. Grande, mince, vêtu de noir. Sa silhouette est droite, impeccable, mais son regard – froid, impassible – me met mal à l'aise. Ses cheveux bruns sont tirés en arrière avec soin, son visage lisse comme un masque. Rien ne transparait.
— Mademoiselle Eldéa, dit-il d'un ton neutre. Heureux de constater que vous êtes enfin réveillée. Il sera ravi de l'apprendre.
Je cligne des yeux.
— Il ? répété-je.
Ce n'est pas lui, le maitre des lieux. Il en a l'air, pourtant il dégage autre chose – une soumission polie, une réserve glaciale. Un majordome, sûrement.
— Monsieur préfère se présenter à vous-même. En attendant, j'ai pour instruction de veiller à vos besoins et à vos désirs.
Je me sens flotter hors de la scène, spectatrice d'une pièce dont j'ignore le script. Cet homme me parle comme s'il me connaissait. Comme si je devais savoir.
Mais justement, je ne sais rien.
— Où suis-je ? demandé-je, d'une voix plus ferme.
— J'ai bien peur de ne pas pouvoir répondre à cette question.
— Pardon ?
Je serre les poings. Si j'en avais la force, je lui hurlerais dessus. Mais mon corps me trahit encore. Je me sens molle, sans appui, suspendue à ses réponses. Et il me les refuse.
Je serais peut-être moins furieuse si le majordome exprimait une certaine pitié à mon égard, mais ce n'est pas le cas. Son visage reste aussi froid qu'un bloc de marbre, aucune expression ne le traverse.
— De quel droit m'enfermez-vous ici ?
Mon ton se brise. Je veux croire que ce que je vis est illégal, insensé, immoral. Pourtant, chaque détail ici m'indique le contraire : tout a été pensé, calculé.
— Encore une fois, mademoiselle, veuillez m'excuser, mais je ne peux vous donner les réponses que vous cherchez. Monsieur a été très clair : lui seul peut vous révéler ce que vous voulez savoir.
Je laisse échapper un rire nerveux, sec, amer. J'aimerais bien avoir ce Monsieur devant moi pour lui dire ma façon de penser. C'est ridicule : mon geôlier se cache derrière son serviteur et me traite comme une chose précieuse, une créature à réveiller lentement, mais à garder bien fermée.
— Et où est-il en ce moment ? tenté-je.
— Il se repose, répond-il, impassible.
Il se repose ?
Je suffoque de colère. Il a enfermé une femme et, pendant ce temps, il agit comme si de rien n'était ? L'idée de lui ravaler son sommeil me traverse l'esprit.
— Et quand vais-je le rencontrer ?
— Quand monsieur le voudra bien.
C'est officiel : cet homme n'a aucune intention de me donner une réponse claire. Il joue avec moi comme un enfant s'amusant à brûler une fourmi avec sa loupe. Énervée, fatiguée par tous ces non-dits, je détourne le regard, le cœur battant. Mes yeux glissent vers le mur de briques derrière les rideaux.
— Si vous le souhaitez, je peux vous guider vers la salle de bains et vous fournir des vêtements plus adaptés, propose-t-il sur un ton affreusement poli.
Aucune réponse de ma part. Il veut jouer avec moi ? Très bien.
Il répète l'offre, une fois. Deux fois. Puis, face à mon silence, il s'incline et quitte la pièce.
Enfin seule.
Mais c'est à ce moment qu'un mot me revient à l'esprit.
Eldéa.
Mon nom ?
Il résonne au fond de moi comme une vérité ancienne, une minuscule lumière dans l'obscurité.
Pas suffisant pour savoir qui je suis.
Mais assez pour me rappeler que je l'ai été.
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Les Spectres Oubliés
خيالEldéa se réveille dans un manoir désert. Ses souvenirs se sont évanouis, remplacés par un vide qui l'étouffe. Seul Aydan, maître des lieux, y vit encore. Un homme aussi énigmatique que troublant, dont les regards glacés dissimulent autant de secrets...
