Il soupire, son front posé contre le mien. Son souffle est chaud, mais son expression trahit une tempête intérieure.

— On doit parler, lâche-t-il à contrecœur.

Je ferme brièvement les yeux, retenant un frisson. Bien sûr qu'il a raison.

Je n'ai pas non plus la tête à la discussion. Pas maintenant. Pas alors que son goût est encore sur mes lèvres, que mon cœur bat encore au rythme de ses mains sur ma peau, que j'ai envie de l'embrasser jusqu'à en perdre la raison. Son regard, sa présence, m'obsèdent, me confusent.

Une moitié de moi hurle à la trahison, l'autre s'accroche à lui comme à une ancre dans ce monde éclaté.

Je ne peux nier l'attraction qu'il exerce sur moi. Lorsque j'entre dans une pièce, je le cherche toujours du regard ; lorsqu'il s'y trouve, mon attention est obnubilée par sa personne. Il est têtu, parfois difficile, mais il nous protège, sa sœur et moi, comme la prunelle de ses yeux.

Aydan me guide doucement vers le fauteuil qu'il occupait, sa main entourant la mienne. Un lien brûlant. Trop intime. Je m'y assieds, hébétée, alors qu'il s'agenouille devant moi. Ce geste, si inattendu de sa part, me prend au dépourvu. Le voir ainsi, vulnérable, la tête basse, me brise.

— J'ignore ce dont tu te souviens ou non, Eldéa, mais... les souvenirs reviendront. Tous. Je veux que tu saches que je serai là pour toi, que tu auras une épaule sur laquelle pleurer, que...

Je me fige.

— Pleurer ? répété-je dans un souffle, le cœur battant dans mes tempes.

Il lève la main vers ma joue, ses doigts effleurant ma peau avec une tendresse déconcertante.

— Je te l'ai dit : tu as vécu des choses difficiles. J'ai voulu t'épargner... mais tu devras les affronter. Les souvenirs ne restent jamais enterrés pour toujours.

Ses mots sont des échos, des lames qui tracent dans ma chair les contours d'un passé que je crains de retrouver.

Ce n'est pas le moment pour la peur. Je dois comprendre. Je dois savoir.

— J'étais mariée à ton frère, lâché-je du bout des lèvres.

Je vois la douleur s'abattre sur lui comme une vague. Ses traits se crispent, son regard se voile.

— Il est mort, finit-il par lâcher, aussi glacial qu'un vent d'hiver.

La violence dans sa voix me glace le sang. Pourtant, je reste droite, ferme. Je dois connaitre la vérité, peu importe sa laideur.

— Comment ? chuchoté-je.

Des images floues surgissent, des sensations de soumission, de colère, d'humiliation. Le visage de Ramay. La main de mon père me tendant comme une offrande. Une vie qui n'était pas la mienne.

— Hé, hé, Eldéa, tout va bien.

Aydan tente de me ramener dans l'instant présent. Avec douceur, il force mon visage à croiser le sien et, dans ses yeux, quelque chose a changé. une lueur. Peut-être de la compassion. Peut-être autre chose.

— Ramay n'était pas un homme bien. Tu es mieux sans lui.

Je secoue la tête. Même s'il ne l'était pas, je ne lui souhaitais pas la mort. Elle n'a que trop rôdé ici, dans cet endroit où il ne reste plus que des os.

Comment peut-on reconstruire ce monde ?

— Et maintenant ? soufflé-je, la gorge nouée.

— Que veux-tu dire ?

Les Spectres OubliésDes histoires addictives. Découvrez maintenant