Souvenirs d'un autre temps


Je n'ai vu personne depuis ce qui me semble une éternité.

Outre les serviteurs du manoir. Mais ils sont des ombres silencieuses, dressées entre moi et le monde, contraintes par les ordres de Ramay à me traiter comme une simple possession. Ils ne m'adressent pas un mot qui ne soit nécessaire. Leur silence est si lourd que j'en viens à préférer celui des murs, qui, eux, ne jugent pas. Les boiseries anciennes, les tapis épais et les tentures fanées deviennent mes seuls compagnons de confidence.

Ramay ne revient plus. Il a cessé de faire l'effort, même hypocrite, de franchir le seuil du manoir. Il a déserté comme un abandonne une ruine. Et moi, je suis restée à l'intérieur, enfermée dans cette cage dorée, à errer comme âme perdue, suspendue entre la résignation et la folie.

Aydan, lui, ne m'a pas oubliée.

Je vis pour ces instants dérobés à l'abîme. Ces heures précieuses où sa présence rend l'air plus respirable, où je peux redevenir moi, ou peut-être quelqu'un de mieux. En sa compagnie, la douleur est moins vive. Il n'est pas l'homme le plus démonstratif, mais chaque regard, chaque geste de sa part semble chargé d'un poids que je suis la comprendre.

Dans une autre vie, j'aurais voulu qu'il soit l'époux que l'on m'avait promis. Pas Ramay.

Jamais Ramay.

Aydan est comme un phare dans l'obscurité. À ses côtés, j'ai l'impression de me souvenir d'un foyer, de rires, d'un frère, d'une mère. De ce que cela faisait d'être aimée, d'être libre.

Avec lui, mon existence cesse d'être un supplice silencieux.

J'attends son retour avec une fièvre que je n'ose nommer. Il me l'a promis. Et dans cette promesse, j'ai trouvé la force de me lever, de me laver. De respirer.

J'ai même prévu d'emprunter la cuisine de Gilbet pour lui préparer son repas préféré – il ne sait toujours pas cuisiner – et je veux lui parler de mes dernières lectures. Et si on peut s'entrainer de nouveau, ma journée serait parfaite. Ou du moins, supportable.

Mais j'ai si peur que Ramay l'apprenne...

Lorsque la porte d'entrée grince enfin, lentement, sur ses gonds, j'accours, le cœur battant à tout rompre. Et le voilà.

Aydan.

Il m'attend, un sourire éclatant au visage, déjà débarrassé de son sac et de son arme. Ses bras s'ouvrent et m'invitent à y plonger. L'image est si douce, si incongrue dans ce lieu pétri de souffrance, que je m'arrête un instant, saisie par une confusion étrange. Mon ventre se noue, mon cœur s'emballe. Quelque chose en moi se réveille.

Un pli soucieux entre les sourcils, Aydan s'avance et referme ses bras autour de moi. Et je me love contre lui, comme si je rentrais enfin chez moi. Il sent le vent, la poussière, le cuir chaud, la forêt. Une odeur qui me rassure plus que tout au monde.

Je me recule légèrement, juste assez pour croiser son regard sombre. Son visage est si près du mien que je sens la chaleur de son souffle sur ma peau. De la chair de poule se forme sur ma peau. Il penche un peu la tête et, dans un geste empreint d'une tendresse infinie, pose son front contre le mien.

— Tu es si belle, Eldéa. Si belle...

Ces mots, dits d'une voix rauque, me traversent comme une décharge. Jamais on ne me les a murmurés ainsi, jamais avec autant de sincérité. Ils s'impriment en moi.

Et pourtant... une peur sourde m'envahit. Ce manoir a des oreilles. Ce manoir a des chaînes. Et moi, je suis encore prisonnière.

Chacun de mes faux pas est sûrement rapporté à Ramay. Je ne peux pas me permettre de...

— Hé.

La main chaude d'Aydan recouvre ma joue et m'incite à concentrer mon attention sur lui.

— Il n'est pas là, Eldéa, souffle-t-il, comme s'il avait deviné mes pensées. Ne le laisse pas vivre à travers tes peurs.

Je secoue la tête, voulant fuir ses mots.

— Je ne pensais pas à lui, m'obstiné-je, le regard fuyant.

Son sourire est à peine une ombre, mais il y a de la lumière dans ses yeux.

— Bien sûr que non, répond-il avec douceur.

Sa bouche descend lentement, explore la ligne de ma mâchoire. Chaque baiser est une brûlure délicieuse, chaque contact une vague de chaleur. Mes jambes fléchissent.

Il me consume sans même s'en rendre compte.

— Mais moi, je pense à toi. Sans cesse.

Je perds pieds.

Je veux le toucher découvrir chaque parcelle de son corps, le ressentir. Mais mon corps est paralysé par l'intensité du moment. Figée, submergée, je n'existe plus que dans cette union silencieuse de nos souffles mêlés.

— Aydan... murmuré-je, la voix brisée par l'émotion.

Ses mains descendent peu à peu. Je ne respire plus.

Je n'ai pas le temps d'en dire davantage. Mes lèvres cherchent les siennes, guidées par une faim ancienne. Le baiser est brutal, sauvage, urgent. Il y répond avec la même fougue. Nos langues s'apprivoisent, se reconnaissent peut-être.

Ses bras m'enlacent. En un éclair, il m'attire contre lui, me fait pivoter, et mos dos heurte le mur. Il m'emprisonne sans violence, mais avec une intensité qui me donne le vertige. Son corps épouse le mien, ses mains sont partout. Je ne suis plus que peau, nerfs et fièvre.

Pour la première fois depuis ce qui semble une vie entière, je me sens vivante.

Sous ses mains, je ne suis pas un objet. Je suis une femme.

Sous celles de Ramay, je n'étais que possession, souillure, silence.

Avec Aydan, je me sens vénérée.

Et même si je sais que c'est dangereux, que c'est interdit, que c'est une folie, je ne peux plus m'arrêter. À chaque baiser, je réponds avec une ardeur nouvelle. À chaque caresse, mon corps s'embrase un peu plus.

Nous sommes deux éléments contraires, deux astres attirés dans une collision fatale. Il est l'ombre, je suis l'aurore. Il est la lumière, je suis la nuit. Ensemble, nous sommes explosion.

Je voudrais que le temps s'arrête ici.

Mais c'est lui qui recule le premier.

Et tout devient glacé.

— Je ne peux pas, souffle-t-il, son front collé contre le mien, la respiration tremblante. Je ne peux pas faire ça à mon frère.

Les mots me frappent de plein fouet.

—  Et moi ? Et mes désirs à moi ? lâché-je d'une voix rauque, brisée.

Il prend mon visage entre ses mains. Ses yeux sont si graves, si profonds, s d'une gravité qui me coupe le souffle. Je devine ce qu'il veut me dire : que ce monde est trop complexe, trop cruel, pour qu'on puisse s'aimer librement. Que nous sommes enchainés à des serments anciens, à une histoire tordue.

Mais je ne peux pas accepter ça. Il est la seule éclaircie dans mon enfer.

Je refuse d'être encore une fois mise de côté. De me taire. De plier.

Alors je le regarde bien en face et lâche sur un ton calme, mais ferme :

— Aydan, je suis enceinte.

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