Lorsqu'il n'y a ni horloge ni repère, le temps devient une matière molle, distendue. Il s'étire comme du fil poisseux. Surtout lorsqu'on se réveille sans mémoire, dans une chambre étrangère, avec pour seule compagnie un murmure de prénom.

Peu après que l'homme au port raide – Gilbet, le majordome – se soit éclipsé, je me suis ruée vers la porte dans l'espoir qu'elle ne soit pas verrouillée. Malheureusement, elle l'était. Évidemment. Enfermer quelqu'un dans une cage dans une cage dorée ne change rien à la prison.

Mais j'ai un début de piste. Eldéa. Un prénom. Est-ce vraiment le mien ? Ou est-ce celui qu'un autre m'a collé sur le dos, comme on baptise une bête ? L'idée me révulse. Je ne veux pas être l'objet de qui que ce soit. Pas une créature docile qu'on enferme en attendant qu'elle serve.

Et pourtant... ce nom me plait. Il résonne en moi, doux et solide à la fois. Qu'il soit celui d'une reine ou d'une lavandière, il est tout ce qu'il me reste. Alors je m'y accroche.

Le silence retombe, oppressant.

Je tourne en rond, mes pas étouffés par le tapis, et compte les motifs sur les murs, les secondes, les battements de mon cœur. Je vais devenir folle si personne ne revient.

Et puis, il arrive.

Je le sens avant même qu'il ne frappe à la porte. Comme une vague qui me submerge. Son aura est lourde, magnétique. Quand ses doigts heurtent la porte, mon oui faiblard n'est qu'un souffle. Une reddition.

Il entre. Et le monde entier semble rétrécir autour de lui. Grand, élancé, enveloppé d'un manteau de pouvoir brut. Ses cheveux noirs, plus sombres que la nuit, lui arrivent aux épaules. Ses yeux noirs paraissent sans fond. Il dégage quelque chose de... fuyant, presque surnaturel. Ses traits sont beaux, trop beaux. Des contours fins, presque féminins, mais sculptés dans la glace.

Aucun doute : il est dangereux.

— Je vois que tu as refusé l'offre de Gilbet, dit-il simplement, le regard posé sur moi.

Je papillonne des yeux, décontenancée, avant de comprendre qu'il parle de son majordome.

Je reste muette. Il me fascine autant qu'il m'effraie. Il n'aurait qu'à tendre la main pour m'écraser. Toute velléité de fuite s'est évaporée à son apparition.

— Eldéa.

Juste ce mot. Mon prénom. Mais sous sa voix grave et lisse, il prend un tout autre poids. J'ai déjà des frissons qui me remontent la colonne vertébrale. Sa voix est grave, presque sensuelle.

Il referme la porte derrière lui et s'approche de moi. Il ne me laisse aucune échappatoire. Je me sens vulnérable comme jamais, presque nue. Pourtant, il ne me dévisage pas comme un prédateur. Il m'observe comme un collectionneur scrutant une pièce rare.

Je lutte contre les sentiments contraires qui s'emparent de moi pour enfin prendre la parole :

— Qui êtes-vous ? articulé-je avec tous les efforts du monde.

Un petit sourire narquois écarte ses lèvres bien dessinées.

— Qui je suis ? Mais je suis le maitre de ce manoir, ma chère. Pour toi, ce sera simplement Aydan.

Une réponse qui n'en est pas une. Il m'offre un prénom en échange du mien, comme si cela suffisait à équilibrer la balance. Il sait. Il sait que je ne me rappelle de rien. Il joue avec moi, savoure ma confusion.

Il semble s'amuser de ma détresse, de mon incapacité à me souvenir de ma vie d'avant. Comme s'il regardait un sujet d'expérimentation. La colère monte en moi avec une telle force qu'il me faut tout mon sang-froid pour ne pas la laisser déborder.

Les Spectres OubliésDes histoires addictives. Découvrez maintenant