Souvenirs d'un autre temps

Jaimy me regarde avec des yeux implorants. Ses mèches blondes tombent sur son visage, dissimulant en partie son expression, mais je n'ai pas besoin de ses mots pour comprendre ce qu'il pense. Je le ressens jusque dans ma chair : il ne veut pas que je sorte. Il voudrait que je reste bien à l'abri, cachée entre ces murs, comme lui et notre mère. Il voudrait que je demeure cette jeune fille fragile qui se laisse protéger, qui regarde d'autres risquer leur vie pour elle.

Mais je ne peux.

Ces gens, nos employés, nos voisins, ont des familles eux aussi. Ce n'est pas juste qu'ils meurent simplement parce qu'ils ne sont pas nés du mauvais côté, parce que la misère les pousse à affronter ces horreurs à notre place.

Jaimy pose une main tremblante sur mon épaule.

— Je ne te reprocherai jamais ton grand cœur, ni ta générosité, Eldéa, chuchote-t-il, presque craintif que notre mère l'entende. Mais pour une fois... pour une fois, sois égoïste !

Je secoue la tête, résolue.

— Pourquoi le serais-je ? Ma vie ne vaut pas plus que la leur !

Les yeux pâles de mon frère croisent les miens. La douleur qui s'y lit me frappe en pleine poitrine. Je n'ai jamais douté de l'amour que me porte mon frère, mais à cet instant précis, je mesure toute sa profondeur. Je suis à quelques minutes de me jeter dans la gueule du loup, et lui... il voudrait m'en préserver à tout prix.

— Parce que je ne veux pas te perdre, souffle-t-il. C'est peut-être égoïste, oui... mais c'est la vie, maintenant. Chacun pour soi.

La gorge nouée, je pose une main pour caresser sa joue pâle. Mon cœur déborde d'affection pour lui. Il a toujours été là pour moi, fidèle, protecteur. Dans ce monde déchiré, il est la seule constante, le seul repère qui me reste.Jje sais que j'ai de la chance de l'avoir pour grand frère, que les autres enfants n'ont pas tous grandi avec un être aussi extraordinaire que Jaimy.

Mais cette fois, il doit comprendre. Il doit comprendre que je suis une adulte et que je prends mes propres décisions.

— Ce n'est pas parce que le monde touche à sa fin que notre humanité doit disparaitre elle aussi, Jaimy. C'est important que tu t'en souviennes.

— Et c'est important pour moi que tu restes en vie. Si tu meurs là-dehors... qu'est-ce que je dirai à père ?

— Je ne mourrai pas.

Enfin, c'est ce dont j'essaie de me convaincre.

Mais cela ne suffit pas à apaiser mon frère.

— Ces gens-là, ceux que nous envoyons dehors chaque jour, sont équipés, ils sont entrainés pour ça, reprend-il. Ils ont grandi dans ce monde, ils savent se combattre les monstres. Toi, tu ne t'es battue que contre tes maitres, tu ignores tout des dangers qui rôdent. Tu vas te faire tuer.

Il ne me fait toujours pas confiance. Je sais qu'il ne doute pas de moi à cause de mon sexe. Il me voit avant tout comme sa petite sœur, celle qu'il s'efforce de protéger envers et contre tout. Mais moi... je ne peux pas rester là, impuissante, à vivre dans le confort pendant que d'autres se sacrifient.

Il sait que je ne reviendrai pas sur ma décision, qu'il ne me convaincra pas. Alors, avec une tendresse infinie, il dépose un baiser sur mon front. Ce geste tendre me fend le cœur. Je sais qu'il grave ce moment dans son esprit, qu'il pense ne plus me revoir.

— Je reviendrai, ne t'en fais pas, lui murmuré-je.

Il m'offre un petit sourire, qui ne parvient pas à masquer son angoisse. Et moi... je n'ose pas m'attarder, de peur de changer d'avis.

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