Quand j'étais petite, je me suis cassé le bras. J'avais six ans à peine, mais la mémoire de cette douleur me colle à la peau. Un souvenir vif, brûlant. Pendant des semaines, j'ai porté un plâtre improvisé, enveloppée dans l'angoisse et la fièvre, faute de pouvoir consulter un guérisseur à cause du confinement. À l'époque, j'étais convaincue que rien ne pourrait jamais égaler cette souffrance.

C'était avant aujourd'hui.

La douleur est la première chose qui m'arrache à l'inconscience. Viscérale. Dévastatrice. Si violente qu'elle me fait me redresser brusquement, le corps tremblant, les entrailles nouées – juste à temps pour vomir le peu qu'il restait dans mon estomac sur le sol. Mes mains, agrippées au rebord du lit dans une vaine tentative de m'ancrer au monde, se mettent alors à luire. Une lumière pâle d'abord, puis plus vive, presque éclatante, comme si un soleil miniature battait en elles.

Un cri m'échappe, instinctif, étouffé, animal. Je me rejette en arrière, foudroyée par la peur. Mes mains continuent de briller, comme marquées d'un feu divin que je ne contrôle pas.

Mon cœur cogne dans ma poitrine, affolé. Je fixe mes doigts, ces traitres inconnus, les yeux grands ouverts, incapables de cligner. Ce n'est pas normal. Rien de tout cela ne l'est. Un humain ne devrait pas irradier comme une étoile mourante. Et cette douleur ... cette douleur qui perce chaque fibre de mon être... elle n'appartient à aucun monde que je connais.

— Tu es réveillée.

Cette voix, calme mais grave, me ramène brutalement à la réalité. Avec lenteur, je lève les yeux, pour tomber... sur lui. Aydan. Assis dans un fauteuil sombre, comme s'il avait toujours appartenu à cette pièce. Comme s'il attendait mon réveil depuis des siècles.

Cette fois, je ne ressens ni colère ni peur à sa présence.

Étrangement, je suis soulagée qu'il soit là. Lui, et pas un autre.

— J'ai mal... balbutié-je, la gorge sèche, râpeuse, comme si j'avais hurlé pendant des heures.

Il est à mes côtés en une seconde, son ombre glissant sur moi, rassurante malgré sa prestance. Son regard sombre est débarrassé de toute trace de menace : il est inquiet, sincèrement inquiet.

— Je vais te chercher quelque chose pour la douleur.

Il est parti avant même que j'aie le temps d'acquiescer, me laissant seule avec le feu dans mes veines. Avec un soupir, je me laisse retomber sur mon oreiller, épuisée. Chaque respiration est une lutte. Mes dents claquent, mes poings se ferment, mon corps se cambre. Rien n'apaise cette agonie.

Puis il revient.

— Prends ça, ça ira mieux, murmure-t-il, en me tendant un verre aux reflets opalins.

Je dois sans discuter. Mon corps ne m'appartient plus, il est devenu un champ de bataille. Alors je m'en remets à lui, sans condition.

Une douce chaleur se répand en moi, comme un baume au creux de mes entrailles. Le sommeil m'enlace, m'attire, m'aspire. Et dans cette demi-conscience qui m'enveloppe, je crois sentir sa main effleurer ma joue, telle une promesse silencieuse.

Mes rêves sont des labyrinthes étranges. Des fragments de souvenirs, des visages qui se forment et s'effacent, des rires étouffés, des larmes. J'ai chaud, puis froid. Je flotte, puis je coule.

Et toujours, toujours... il est là. Aydan.

Partout où je vais, il me suit. J'aperçois ses yeux sombres, son visage adouci, ses longs cheveux, son expression faussement énervée. Son regard me cherche, ses gestes sont empreints de tendresse. Je vois un autre nous, une version de moi-même que je ne reconnais qu'à moitié. Il me prend dans ses bras, me serre contre lui comme si j'étais son monde, me soulève de terre et me regarde avec des yeux brillants.

Les Spectres OubliésDes histoires addictives. Découvrez maintenant