Remonter depuis le balcon du capitaine n'est pas une mince affaire. Je n'ose pas franchir la grande porte, de peur d'attirer l'attention sur moi dès à présent. Je suis coincée sous le pont supérieur et ne trouve aucun moyen d'escalader les ornements jusqu'à mon ami. Je me remémore alors le cri d'appel que Peter m'avait appris lors de mon arrivée sur l'Île. Je reproduis le hululement au mieux, et attends une réaction. Presque aussitôt, la tête blonde de Viktor apparait au-dessus du bastingage.
- Qu'est ce que tu fous ?
- Je suis coincée mais j'ai Clochette, je réponds en chuchotant. Lance-moi une corde !
- Tu peux pas voler ?
- Non, aucun moyen que Clochette ne puisse me donner de la poudre maintenant. Elle est presque morte, je crois.
Il jure et, d'un pas vacillant, se dirige vers un cordage, qu'il déroule et me balance. Je m'y accroche solidement, et commence ma douloureuse ascension. Les fils rêches me coupent mes doigts et mes jointures blanches crient leur douleur.
Mes muscles ne sont guère habitués à un tel effort mais je sais que je n'ai d'autre choix que de grimper sans bruit, car en haut m'attend mon destin.
Dans ma poche pèse le petit corps d'une fée inerte, une fée pour laquelle nous sommes venus nous battre, une fée qui détient probablement entre ses ailes le pouvoir d'anéantir toutes les résistances, mais cette fée se meurt entre les coutures de mes vêtements et jamais je ne me suis sentie plus désarmée qu'en ces moment-ci.
Je m'accroche à la corde comme à ma propre vie et à celle de l'Île et parvient finalement auprès de Viktor, qui me sert dans ses bras. Heureusement, personne ne nous remarque et je nous emmène à l'abri des regards. Je sors le corps de Clochette de ma poche et la dépose dans les mains ouvertes de mon ami, qui tremble.
- Il faut la ramener sur l'Île ! s'écrie-t-il.
- Chut ! Oui, il faut revenir chez nous. Mais nous sommes loins et jamais Clochette pourra nous donner assez de poudre.
- Il nous reste celle dans nos sacs... Je ne crois pas que les Pirates y ont touchés, sinon on en aurait déjà vu voler...
- J'ai aperçu nos affaires dans les couloirs du navire. Ça devrait pas être trop difficile de s'en emparer, je réfléchis à haute voix.
- Oui, mais il y a assez que pour l'un de nous deux si nous devons retourner jusqu'à la plage...
En effet, celle-ci disparait déjà de notre vue et son sable gris n'est presque plus distinguable. Seul la montagne nous rappelle d'où nous venons et elle-même menace de s'effacer dans l'horizon délavé.
- Je reste ici. Tu rentres avec Clochette et la poudre et rapporte les plans de Crochet à nos amis, je décide.
J'ai parlé sans réfléchir mais cette idée me vient comme une évidence. Quitter à jamais l'Île, ultime sacrifice pour remercier ceux qui m'ont appris la vie telle que j'aurais aimé la vivre.
- Les plans de Crochet ? s'estomaque Viktor.
- Pas le temps de t'expliquer tout en détails mais voici ce que j'ai réussi à prendre. Tu comprendras en étudiant les cartes.
En lui disant cela, je lui tends les feuilles que j'ai arrachée. Sans déposer Clochette, il les glisse d'une main dans la doublure de sa jaquette et me regarde avec une émotion que je n'ai encore jamais vu dans son regard si froid.
- Merci, Claire. Je leur raconterai, à tous.
Je ne peux rien répondre sans que ma gorge ne trahisse ma détresse alors je détourne le regard vers le bleu de la mer et souffle :
- Je cours chercher la poussière.
Cela me prend quelques minutes à peine, slalomant entre les corps mastodontes des pirates, qui me surplombent tous sans me voir vraiment. Nos affaires sont déposées dans un coin, prêtes à être lacérées, et je m'en saisis prestement. Nos sacs resteront ici, je ne prends que le bocal de poussière d'or et ma dague, à laquelle j'accorde une importance accrue, sans deviner pourquoi. Je cours à nouveau sur le pont, pour découvrir la vision horrifique d'une armée de pirates armés qui me fixe. Viktor me lance un regard terrifié derrière et j'aperçois alors le Capitaine qui s'avance vers mon corps pétrifié.
- Alors, on tentait une évasion ? C'est raté, Mademoiselle, et vous le payerez cher, murmure Crochet en caressant sa moustache de sa fausse main.
Les idées se bousculent dans ma tête, et tout tourne autour de moi sans que je puisse attraper les secondes. Non, impossible que nos efforts se terminent ainsi. Je prends mon courage à deux mains, et prie les Dieux pour que mon lancer soit bon.
Ramenant ma main derrière mon dos, je prends mon élan et jette de toutes mes forces le bocal en direction de Viktor, qui parvient à l'attraper et, en deux gestes à peine, le verse sur son corps, et s'envole, sous le regard médusé de l'équipage.
- Non ! Rattrapez-le, tirez-le, descendez-le, s'égosille Crochet mais il est déjà trop tard.
Viktor vole vite et loin du navire, sauveur de l'Île et de ses habitants, détenant le futur du Pays Imaginaire dans ses poches trop remplies.
Je reste seule, immobile sur le pont, tandis que se retourne le Capitaine.
- Toi, toi !
Il se précipite vers moi, son arme tendue vers mon coeur exposé et je n'esquisse aucun mouvement. Après tout, voilà mon remerciement, l'expression de ma gratitude. Voilà mon sacrifice. Je regrette simplement que Lily ne sache pas les sentiments qui animent mon âme, le déchirement de mon esprit lorsque je pense à ce qui aurait pu être, ce qui aurait dû être. Sait-elle seulement que je l'aime ?
La douloureuse réalité que je viens d'énoncer pour la première fois dans mon coeur me tire de ma léthargie. Il faut que je la revoie, que je lui dise et ce n'est pas en me laissant transpercer que cela arrivera. Le visage déformé par la haine et la colère qui se rapproche exprime les cauchemars d'enfance et le malheur du monde. La scène se déroule comme au ralentis. Je ne vois pas d'autre solution.
J'évite l'arme, qui érafle mon bras nu, laissant éclater une gerbe de sang rubis. Je bondis vers le bastingage et, m'accrochant à une corde, exprime une dernière prière pour la Mer et saute dans les abysses de l'océan.
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Jamais demain
Fanfiction« - Peter, attend ! [...]Les pensées se bousculent et s'emmêlent. De vieilles comptines, d'anciennes fables reviennent à moi, perdues dans les méandres de l'enfance, temps qui va bientôt disparaître puisqu'il est bientôt minuit. Tous les enfants gra...