16.

33 2 0
                                        

Sacha ( la sœur )


C'est bizarre, n'est-ce pas ? Comment l'angoisse peut-elle être si pesante, totale, omniprésente ? Ce matin-là, était différemment plus angoissant que les autres matins, comme s'il se plaçait sous l'égide de la mort.

Je m'étais réveillée dans un silence opaque, transpercé par la sonnerie matinale sonnant le début de l'enclenchement d'une mécanique quotidienne. Pourtant, je revoyais sans cesse le visage du cadavre d'hier soir, son souvenir semblait me coller à la peau comme l'image de mon frère se superposait parfois avec son teint cadavérique.

Vingt-deux m'interpelle pour que je saisisse le verre de lait et les deux tartines que l'on me tend, toujours ailleurs, je pénètre dans la cantine avec mes doutes.

- La matinée risque d'être particulière, me glisse ma compagne aux cheveux roux avec une grimace. Comme c'est ta première fois, si tu as l'estomac fragile, je te conseille de ne pas beaucoup manger.

- D'accord, je répondis un peu faiblement.

Peut-être que j'étais fatiguée de tout ce cirque, ou tout simplement lasse. L'idée que je puisse m'être habituée à cette routine sordide me terrifiait encore plus, surtout depuis le cadavre. Le cadavre. Il serait plus accommodant de dire : la découverte du couloir, ou bien l'histoire d'hier-soir. Je ne sais pas, ce mot semble si acide et repoussant. Mieux, vaut-il ne pas le prononcer ?

- Hé, Sacha, m'interpelle vingt-deux que j'avais suivis sans réfléchir. Vise un peu qui est à côté de Félix.

D'abord, je ne comprends pas vraiment ce qu'elle me dit puis ses paroles se frayent petit à petit un chemin au travers de mes pensées et c'est comme un électrochoc. Je dépose mon plateau sur la première table qui se présente et je cours vers le coin habituel où Félix s'installe pour déjeuner.

- Sacha, dis-je sans vraiment y croire lorsque je m'arrête devant lui.

Il lève une mine contrite vers moi, ouvre la bouche puis la referme sans trop savoir quoi dire puis détourne le regard, gêné.

- Mais- quel imbécile ! Je bredouille, j'avais l'impression que ma poitrine allait exploser. Tu sais au moins à quel point j'ai eu peur ?

Aussitôt, je le serre contre moi, il referme ses bras dans mon dos et j'ai enfin l'impression que toutes mes émotions négatives disparaissent pour lasser place à un immense soulagement.

- Je m'étais imaginé des trucs atroces, tu sais, murmurais-je. Du genre qu'ils magouillaient un truc pas net sur ton corps inanimé allongé sur une table d'opération méga-flippante avec plein de scalpels tranchants et et-...

Sacha gigote comme s'il était mal à l'aise et Félix me coupe subitement la parole en posant ses couverts à côtés de son assiette :

- J'avoue que j'ai du mal à saisir comment tu parviens à avoir un lien affectif si fort avec cet imbécile. ( Il repousse une mèche de cheveux devant ses yeux et ajouta avec beaucoup de sérieux : ) La seule façon de communiquer dans une fratrie passe au travers de la violence.

Vingt-deux qui venait d'arriver pose son plateau sur la table ainsi que le mien qu'elle a du ramasser au passage.

- Qu'est-ce qu'il raconte celui-là, encore ?

- Comment ça « encore » ? Réplique Félix.

Je lâche mon frère pour me planter face à lui:

Sacha et SachaOù les histoires vivent. Découvrez maintenant