Chapitre trente-cinq

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Je ferme la porte des vestiaires derrière moi avec plus de force que nécessaire, le bruit sourd résonnant dans les couloirs en béton. Mon uniforme est trop large sur mon corps. Mes cheveux sont noués dans un chignon tellement serré qu'ils me font mal. J'ai l'air de tenir le coup. Je suis douée pour ça.

Il y a quelques jours, Arès a appelé.

Une seule fois.

Aucun message. Juste son nom qui a clignoté sur mon écran pendant quelques secondes interminables avant de disparaître dans le silence.

Je n'ai pas répondu.

Je ne sais pas si je le regrette. Je me dis que la distance est censée m'aider. Que plus je suis loin de lui, plus les souvenirs devraient s'estomper.

C'est comme ça que ça marche, non ?

Une coupe nette au lieu d'une blessure qui refuse de se fermer. Et je me demande... quand l'oubli viendra enfin, si il vient, est-ce que ce sera plus facile ? Ou est-ce que ça m'éviderait encore plus, me laissant saigner de façons que je ne saurai même pas nommer ?

Je ne sais pas quelle possibilité me fait le plus peur.

Les couloirs de l'hôpital m'entourent, bourdonnant de l'énergie basse et constante des vivants. Des infirmières en baskets et en chaussettes de compression qui se déplacent entre les chambres, des moniteurs qui émettent des bips faiblement derrière des portes closes, le cliquetis sourd des plateaux, des chariots, des petites conversations sans cœur. La vie, obstinée et implacable, qui continue sans moi.

Marc me trouve près du poste de l'infirmière, un café dans chaque main, souriant comme s'il venait de survivre à un ouragan. Ses cheveux sont en désordre. Son badge est à l'envers. Il a l'air vivant d'une manière qui me semble vaguement offensante en ce moment.

— Tu as l'air d'en avoir besoin, dit-il, me tendant l'une des tasses.

Je la prends sans un mot. La chaleur pénètre mes doigts, mais ça ne va pas plus loin. Je marmonne quelque chose qui pourrait être un merci, mais même moi je ne l'entends pas à cause du bruit dans mes oreilles.

— Ça va ? demande Marc, tentant de paraître décontracté, mais je vois la tension dans sa mâchoire, la légère ride entre ses sourcils. Il m'a observée.

Je force un sourire — celui qui le berçait autrefois. Celui qui ne fonctionne plus maintenant.

— Ça va, dis-je.

Il me regarde un instant de plus qu'il ne devrait. Puis il se penche contre le comptoir, les épaules détendues, prétendant ne pas cataloguer chaque fissure dans mon armure.

Je fixe la spirale noire de mon café. C'est plus facile que de le regarder. Plus facile que d'essayer d'expliquer que ce qui saigne en moi est plus vieux, plus tranchant, que tout ce qu'il peut imaginer. Plus facile que d'admettre que la partie de moi qui appartenait ici — à ce monde, à cette vie — a l'impression de s'éloigner un peu plus chaque fois que je ferme les yeux.

Nous restons là dans le silence bourdonnant, le genre de silence qui a le goût de l'épuisement, du mauvais café et de choses trop grandes pour se résumer en mots. Autour de nous, la vie continue — des fiches à signer, des patients à déplacer dans les couloirs, des codes appelés au loin. Rien de tout cela ne m'atteint. Pas vraiment. Je suis un fantôme qui hante ma propre peau.

Marc se décale, se frottant le cou maladroitement.

— Écoute, si jamais tu veux parler —

— Je ne veux pas, le coupe-je, trop vite, trop sèchement.

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