CHAPITRE DOUZE

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« Nouvelle composition. Tout droits réservés. Charlie Carlson. »

J'aime recevoir ce genre de message un peu trop formel de la part de mon petit frère. Chaque fois qu'il m'envoie une nouvelle partition qu'il a écrite, il ne peut s'empêcher de signer de son nom et prénom sans oublier d'ajouter que tous les droits du morceau lui sont propres. Il m'a toujours dit que c'était une précaution nécessaire au cas où quelqu'un voudrait lui voler son travail. Ce détail m'a toujours particulièrement amusé.

J'ouvre la pièce jointe au message et découvre effectivement une partition de piano. Je meurs d'envie de l'entendre. Charlie a un talent évident pour la composition. Les mélodies n'ont aucun secret pour lui. Il est capable d'écrire un morceau en seulement une journée. Sa capacité à entendre et à produire une symphonie est impressionnante. Je l'envie parfois.

A peine ai-je feuilleté la partition que je ne peux m'empêcher de fouiller dans mes affaires pour dénicher mon cahier de notes. Celui-ci est assez usé par les années mais il tient la route. C'est un de mes biens les plus précieux. A l'intérieur, des tonnes de partition ont été récrites à la main et j'y ai bien souvent ajouté des paroles. C'est une sorte de jeu que Charlie et moi avons depuis quelques années. Il compose la mélodie et je trouve des paroles. J'aime beaucoup ce genre d'exercice. Je ne sais pas ce que vaut ma plume mais je ne cesserai cette activité pour rien au monde. Elle me permet d'exprimer ma créativité tout en m'apaisant.

Soudain, une idée me vient à l'esprit.

Je sors mon téléphone, cherche le numéro de Sam dans mon répertoire et appuie sur la touche « appel ». Le frère de Violet décroche au bout de trois sonneries.

-Salut, Em. Quoi de neuf ?

-J'ai un service à te demander, réponds-je tout en faisant les cent pas dans ma chambre.

-Tout ce que tu veux, poupée.

-Tu m'as dit que tu pouvais me réserver le studio, tu sais, la dernière fois.

-Tu veux que j'appelle la secrétaire ?

-Si ça ne te dérange pas.

-Je l'appelle tout de suite. Tu n'auras qu'à passer à l'accueil. Rosie te donnera les clés.

-Génial, exulte-je. Merci beaucoup.

-Il n'y a pas de quoi, ma belle. A plus.

Je le remercie une dernière fois et raccroche.

Cinq minutes plus tard, je suis en route vers le bâtiment de musique, mon cahier sous le bras. Je traverse le campus à toute allure. Je suis trop impatiente de découvrir la mélodie que mon frère a créé pour prendre mon temps. Je marche si vite que je manque de foncer dans quelques passants.

Une fois arrivée à destination, je me dirige directement vers l'accueil où la secrétaire me remet un trousseau de clé. Je ne tarde pas plus devant son bureau bien qu'elle soit très gentille. Il me faut plusieurs minutes avant de retrouver le studio dans le dédale de couloirs.

Quand j'entre dans la pièce, le piano semble me tendre les bras. Je laisse mes affaires en vrac sur le sofa et m'assois devant le clavier. Je pose la partition sur le pupitre et joue quelques accords avant de démarrer.

Puis, je lis enfin la partition tout en la reproduisant sur les touches blanches et noires.

La mélodie est douce et mélancolique. Les premiers accords me rappellent tout de suite quelques anciennes compositions de Charlie. Les notes claires s'accordent joliment avec les graves. Je me sens transportée dès la première minute. Le refrain est distinctif par l'accélération du rythme et l'accentuation des notes aigus. Le second couplet reprend ensuite un tempo plus lent mais toujours aussi mélodieux. Je joue comme si je connaissais la partition sur le bout des doigts. Elle me donne l'impression d'être familière. On dirait presque que je l'ai apprise il y a des années. Le troisième couplet est définitivement le passage que je préfère. Les accords sont différents mais s'intègre parfaitement au morceau. Il y a quelque chose de magique dans ce passage. L'harmonie est tellement belle que je n'ai même pas les mots pour la décrire. Je l'adore plus que tout ce que Charlie a écrit jusqu'ici. Mon morceau préféré, le voilà.

Lorsque mes mains quittent le clavier, je sens une larme couler contre ma joue. Une seule et unique larme. Elle n'est pas synonyme de tristesse, non. Elle reflète toute la beauté que j'ai pu sentir dans ce morceau.

Dans l'instant qui suit, une quantité de paroles me viennent en tête. Je suis submergée par mes idées. Il y en a tant que je ne sais pas où donner de la tête. La mélodie de Charlie a réveillé l'imagination en moi. Les mots m'engloutissent toute entière. Tout un tas d'enchaînement se bouscule dans ma tête. L'hésitation commence entre toutes ses idées mais une demeure. Une certitude. Cette mélodie est une chanson d'amour. Ça ne peut pas en être autrement.

Je prends donc un moment pour rejouer quelques fois les premières lignes de la partition afin de faire un début de tri entre toutes les paroles qui m'assaillent. Je joue avec les touches sans jamais modifier les notes que mon frère a écrites. Je fais quelques essaies jusqu'à tomber sur l'évidence.

-I'm falling.

Ma voix n'a rien d'exceptionnelle mais elle est mon outil. Je travaille mon timbre pour qu'il épouse parfaitement la mélodie mais ne m'en préoccupe pas plus que ça. Je ne cherche qu'à voir si mes paroles conviennent à ce que je veux entendre, à ce que je veux transmettre.

-In a field of sunflower.

Les mots sortent de ma bouche avec facilité. Je veux faire honneur à ce morceau alors j'y mets toute la passion que j'ai en moi pour la musique.

-And you fall too. Beside me, your eyes bright of something special.

Ses premières lignes me percutent et me semblent être une évidence. Je le sens, j'ai trouvé. Mon intuition me dit que c'est la voie à suivre. J'ai toujours suivi mon instinct et je ne compte pas changer maintenant.

Fouillant dans ma trousse, je sors un crayon et note les quelques mots sur la partition.

Ces gestes me paraissent si habituels. Je les ai reproduit tant de fois que le reste de cette petite séance d'écriture se poursuit à une vitesse folle. Maintenant que les premiers mots sont inscrits sur ma feuille, je teste un nombre d'enchaînement incalculable. Mes doigts parcourent le clavier tandis que les accords s'inscrivent dans ma mémoire comme dans le marbre. Je suis presque sûre de m'endormir ce soir en attendant encore cette mélodie romantique. Je parviens à écrire un puis deux couplets. J'ai plus de mal à me décider sur le refrain que j'ai à cœur d'écrire avec les plus beaux mots. Cette composition mérite de raconter une histoire d'amour à sa hauteur. J'efface et réécris plusieurs fois certains mots qui ne me plaisent plus tant que ça une fois que je les ajoute au son du piano.

Je ne sais depuis combien de temps je suis enfermée dans le studio comme dans une bulle lorsque j'écris le mot final.

Dans la pièce, le silence est révélateur d'une séance de travail réussie. Je suis plutôt satisfaite de ce que j'ai produit ce soir. J'aurai sûrement des doutes plus tard, peut-être même dès que j'aurai quitté le studio, mais la première ébauche est là et elle me plaît assez pour que je quitte le siège et range mes affaires avec l'impression d'avoir fait quelque chose de bien.

Je suis sûre que Charlie aimera ce que j'ai fait de son morceau.  

THE WAY - LA RENCONTREDes histoires addictives. Découvrez maintenant