Chapitre 11 - Exposé

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          Le soleil était à peine tombé que la tension était déjà montée.

Adrian n'avait rien dit pendant tout le trajet. Assis à l'arrière de la voiture d'Eiger, les bras croisés, la capuche rabattue sur sa tête, il ruminait. L'air glacé passant à travers la fenêtre ouverte n'arrivait même plus à le calmer.

Quelque chose n'allait pas. Un bruit. Une sensation. Une rumeur qui montait trop vite, trop fort.
Et il savait d'instinct d'où ça venait.

Arrivés à l'abri du hangar abandonné, leur repère pour la soirée, Adrian mit pied à terre et balaya l'endroit du regard. Blain discutait en silence avec Eiger, appuyé contre une poutre métallique. Hoshio, lui, était un peu à l'écart, assis sur une caisse, occupé à faire tourner un briquet entre ses doigts.

Adrian marcha droit vers lui.

— On peut parler ?

Hoshio leva à peine les yeux. Il devina immédiatement le ton, la posture. Il éteignit le briquet d'un claquement sec.

— Ouais, j'imagine que je peux pas y couper.

— Comment t'as su ?

Un silence.
Puis un rictus, un peu provocateur.

— T'as sauté par la fenêtre du dortoir au beau milieu de la nuit, mec. Tu crois que personne a vu ?

Adrian serra les mâchoires.

— Et t'as décidé de quoi ? Que ça te concernait ?

— J'ai rien décidé. Mais tu crois que les gens sont aveugles ? Deux gosses t'ont vu sauter. T'as l'air d'un fantôme, mais t'es pas invisible.

Il se leva lentement, le regard franc.

— Et quand quelqu'un comme toi sort par une fenêtre, visiblement blessé, les gens parlent. Même nous, on parle.

Adrian sentit la colère monter. Pas explosive. Pas théâtrale.
Plus sourde. Plus dangereuse.

— T'as parlé à Riley.

— J'ai pas dit un mot sur ce que t'as fait, si c'est ça qui t'inquiète, répondit Hoshio, en soutenant son regard. Mais ouais, j'lui ai causé. Histoire de voir qui il était. Pourquoi toi, notre leader, t'avais atterri dans son pieu.

Le silence devint glacial. Adrian s'avança d'un pas. Les poings serrés. Le regard noir. Il était plus petit que Hoshio, mais il n'en avait jamais eu besoin pour imposer la peur.

— C'est pas tes affaires.

— C'est nos affaires quand tu reviens à moitié mort. Quand tu fais des trucs qu'on comprend pas.

— Je te dois rien.

— Tu nous dois de pas tout foutre en l'air pour un mec que t'as laissé t'approcher.

La phrase tomba. Rude. Tranchante. Adrian eut un léger recul, comme frappé dans l'orgueil. Et tout de suite, la rage s'enclencha.

— Je l'ai pas laissé m'approcher, grogna-t-il.

— T'es sûr de ça ? Parce que t'as l'air d'un mec qui dort plus depuis qu'il t'a regardé.

Adrian attrapa Hoshio par le col. Il ne criait pas. Il ne hurlait pas. Sa voix était plus basse que jamais.

— T'es qu'un chien qui gueule quand il comprend rien. Alors reste à ta place.

Hoshio, surpris mais pas impressionné, le fixa droit dans les yeux.

— J'y suis à ma place. C'est toi qu'on reconnaît plus.

Adrian le lâcha brutalement et recula, le souffle court. Une chaleur insupportable lui montait au visage. Ce n'était pas de la colère. Pas seulement. C'était pire. Il s'était senti exposé. Mis à nu. Même par quelqu'un comme Hoshio.

Il détourna les yeux, les dents serrées.

— J'ai pas envie d'en parler. À personne. Pas à toi, pas à eux, pas à lui. Tu piges ça ?

— Ouais, répondit Hoshio plus calmement. Je pige. Mais tu devrais comprendre un truc aussi, Adrian...

Il le regarda, pour une fois, sans provocation. Presque avec respect.

— On est pas juste là pour foutre la merde. On est là pour te suivre. Alors si tu flanches... faut juste qu'on sache dans quelle direction tu vas nous entraîner.

Adrian ne répondit pas. Il se détourna, la capuche rabattue plus bas sur son visage, comme pour masquer le feu dans son regard. 

Mais dans sa tête, Riley revenait encore. Son visage. Son calme. Son foutu prénom. Et ça, Adrian ne savait pas encore si c'était une faiblesse... ou le début de sa chute.

           Après quelques heures, le hangar s'était vidé peu à peu. Hoshio était parti le premier, claquant la porte comme un avertissement muet. Blain, après un dernier regard en coin, avait simplement disparu dans l'ombre, le pas nerveux. Adrian, lui, était resté, seul au fond, dos contre un pilier, les mains dans les poches et la capuche tirée jusqu'aux yeux. Il croyait que c'était fini. Que la tension allait retomber. 

Mais Eiger était encore là.

Assis sur une vieille caisse, les coudes posés sur ses genoux, il l'observait en silence depuis plusieurs minutes. Pas avec insistance. Pas comme Hoshio. Juste... avec cette manière particulière d'être là sans faire de bruit. Eiger n'avait jamais eu besoin de mots pour voir les choses. C'est ce qui le rendait si dérangeant parfois. Il ne parlait pas — il devinait.

— Il t'a touché, hein.

Adrian ne répondit pas. Il ne bougea même pas.
Mais son cou se raidit légèrement. Infime. Presque invisible. Mais Eiger vit tout.

— Pas physiquement, précisa-t-il. Enfin... peut-être un peu. Mais je parle pas de ça.

Toujours aucun mot. Eiger soupira doucement, baissant les yeux vers ses mains jointes.

— Tu fais toujours ça. Quand t'essaies de pas penser. Tu restes planté, tu t'enfonces dans ton sweat, tu parles plus à personne. Et tu te mets en boucle dans ta tête. Comme si à force de répéter que t'en as rien à foutre, ça allait finir par être vrai.

Adrian serra discrètement les dents.

— Tu veux pas t'occuper de tes affaires, Eiger ? grogna-t-il enfin, sans relever la tête.

— Tu m'as demandé un jour pourquoi je suis resté avec vous. Avec toi.

Adrian ne répondit pas.

— C'est pas pour le fric. Pas pour les bastons. Pas pour le frisson. C'est parce que je savais que toi, t'étais pas comme eux.

Adrian tourna lentement la tête vers lui, méfiant.

— Comme eux ?

— Ceux qui foutent tout en l'air juste pour pas ressentir.

Un silence.

Eiger soutint son regard, posé, presque calme. Pas de menace. Pas de moquerie. Juste la vérité, froide et douce.

— Tu fais ce que tu veux. Tu peux fuir, cogner. Mais t'oublieras pas ce qui s'est passé avec ce gars. Tu peux pas effacer ça.

Adrian détourna violemment le regard.

— Il sait rien de moi.

— Il sait ton prénom.

Un battement.

Adrian se leva d'un coup, comme si chaque mot lui avait brûlé la peau. Il fit quelques pas, le souffle court. Il se sentait piégé. Pas par Eiger. Pas par Riley.
Par lui-même.

— Si tu veux vraiment qu'on t'laisse tranquille, dit Eiger dans un souffle, va falloir que tu sois un peu plus convaincant.

Adrian s'arrêta. Il ne dit rien. Mais son dos, tendu, son poing refermé trop fort, disaient tout le contraire. Et Eiger, toujours assis, esquissa un sourire discret.

Il savait que son ami était en train de perdre une bataille qu'il avait toujours refusé de livrer :
celle contre ce qu'il se permettait de ressentir.

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