Ils avaient quitté la remise sans un mot.
La nuit, déjà bien avancée, avait perdu sa noirceur compacte. Une teinte plus pâle, presque bleutée, se glissait dans le ciel. Les lampadaires projetaient leur lumière blafarde sur les trottoirs mouillés. Les rues étaient calmes, vidées de leurs passants bruyants.
Riley marchait à côté d'Adrian. Pas trop près. Pas trop loin non plus.
Juste à la bonne distance pour être là sans étouffer.
Ils n'avaient pas encore parlé. Et ça allait, comme ça.
Leurs pas résonnaient doucement.
Leurs ombres s'étiraient à leur suite.
Puis Riley brisa le silence, sa voix basse, presque un murmure :
— Tout à l'heure...
Tu m'as dit : "J'ai jamais demandé à ressentir quoi que ce soit pour toi."
Qu'est-ce que tu voulais dire, exactement ?
Adrian ne répondit pas tout de suite. Il continuait de marcher, les mains dans les poches, la capuche relevée à moitié. Son regard était fixé droit devant lui.
— C'est exactement ce que j'ai dit, répondit-il enfin.
— Mais encore ?
Un souffle agacé s'échappa d'Adrian. Pas de colère.
Juste cette fatigue habituelle, celle de devoir mettre des mots sur ce qu'il n'a jamais appris à nommer.
— Ça veut dire que j'avais une vie qui me suffisait. Un mode d'emploi. Des règles.
Tu ressens rien, tu t'attaches à personne, tu montres rien.
Tu tiens tout à distance. Comme ça t'as le contrôle.
Comme ça tu te fais pas niquer.
Riley l'écoutait, sans intervenir.
Adrian continuait. Sa voix était plus basse maintenant. Moins assurée.
— Et puis t'arrives. Et tu poses des questions. Tu t'approches. Tu me touches.
Tu fais pas semblant de pas voir ce que je planque.
Tu recules pas, même quand j'essaie de te faire flipper.
T'attends rien, mais tu restes.
Il marqua une pause.
Riley sentit un frisson lui remonter le dos.
Adrian reprit, plus vite, comme pour éviter de réfléchir à ce qu'il disait :
— Et c'est chiant. Parce que je deviens quelqu'un que je reconnais pas.
Parce que j'ai plus envie de te foutre dehors. Parce que quand t'es pas là, j'me demande pourquoi. Et quand tu l'es... j'me rends compte que je surveille si tu vas rester.
Un silence.
C'était... trop.
Mais pas assez pour que Riley dise quoi que ce soit tout de suite. Alors Adrian conclut, la voix plus grave, le regard toujours perdu devant lui :
— Ce quoi que ce soit...
J'ai jamais voulu l'avoir. Parce que ça fait flipper. Et que j'sais pas ce que ça devient.
Ils continuèrent à marcher. Et Riley, le regard posé sur lui, comprenait.
Pas seulement les mots.
Mais ce que ça voulait dire.
Ce n'était pas juste un trouble, ou une obsession.
Ce n'était pas une attirance vague.
C'était un lien.
Désordonné, mal dégrossi, refusé, mais bien là.
Et Adrian ne se rendait pas encore compte qu'il était déjà dedans jusqu'au cou.
Riley sourit, imperceptiblement.
— Tu sais... parfois, t'as pas besoin de savoir ce que ça devient.
T'as juste à voir où ça te mène.
Adrian haussa un sourcil sans répondre.
Mais il ne le repoussa pas.
Et il ne détourna pas le regard quand Riley le fixa un instant.
Et pour la première fois, ils marchèrent ensemble sans se surveiller.
Ils avaient continué de marcher jusqu'à atteindre la colline derrière les bâtiments de sport, là où peu de monde allait, surtout à cette heure. Le silence du matin s'étirait autour d'eux, doux, presque irréel. Le genre de calme qu'on oublie de chercher, mais qu'on reconnaît aussitôt quand il est là. Ils s'étaient assis sur un vieux banc en bois, un peu bancal, un peu oublié. Devant eux, la ville dormait encore, floue dans la brume légère.
Et là, lentement, le soleil commença à apparaître.
Pas en fanfare. Pas en éclat.
Juste... une lueur.
Un dégradé d'orange et de rose qui grignotait le ciel.
Riley observait la scène avec une sérénité nouvelle.
Adrian, lui, avait les mains croisées entre ses genoux, le regard posé à l'horizon, silencieux.
— C'est bizarre, murmura Riley.
Adrian tourna légèrement la tête.
— Quoi ?
— Toi. Là. Sans grogner. Assis devant un lever de soleil. J'sais pas, y'a comme une faille dans le système.
Un souffle échappa à Adrian. Un soupir... ou un rire étouffé.
— T'as un problème avec le fait que j'aie des moments humains ?
— Pas un problème, non. Juste... c'est nouveau.
— Profite, ça dure pas.
— J'prends des notes.
Un silence léger s'installa. Pas pesant. Juste doux. Puis Adrian souffla, le regard toujours devant lui :
— J'ai jamais vraiment pris le temps de regarder un lever de soleil.
— Pourquoi ?
— J'suis plus du genre nuit. Bruits lointains. Ombres. C'est ce que je connais.
Ça me dérange pas de pas voir clair.
Riley le regarda un instant. Puis, plus doucement :
— Et là, tu regrettes pas ?
Adrian hésita. Puis secoua doucement la tête.
— C'est... calme. J'crois que j'en avais besoin.
Riley sourit. Et le silence reprit sa place, mais cette fois comme un lien, pas une distance. Quelques oiseaux chantèrent dans les arbres. Une voiture lointaine passa dans un bourdonnement discret. Le monde reprenait vie lentement autour d'eux.
Puis Riley reprit, d'un ton léger :
— Tu vas jamais en parler aux autres, hein ? Que t'as regardé le ciel comme un poète torturé.
Adrian roula des yeux.
— Si tu ouvres la bouche, j'te pousse dans le premier fossé que je trouve.
— Charmant.
— J'suis pas là pour être charmant.
— Et pourtant, parfois, t'y arrives sans faire exprès.
Un silence.
Adrian détourna le regard, mais Riley vit bien le coin de sa bouche tressaillir.
Quand ils se levèrent enfin, le soleil baignait les toits d'or pâle.
Et leurs ombres s'allongeaient côte à côte.
Ils ne se tenaient pas la main.
Ils ne parlaient pas d'eux.
Mais quelque chose avait changé.
Et ni l'un ni l'autre n'était pressé de revenir à la réalité.
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SILVER
RomanceEt si l'attirance naissait dans les zones d'ombre ? Riley, 17 ans, discret et observateur, connaissait les règles du lycée : éviter les ennuis, rester dans sa bulle et ne jamais croiser le chemin des Lidows, le groupe de délinquants le plus craint d...
