Chapitre 13 - Faille

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          Le couloir était presque vide.

Un ancien passage entre deux ailes du lycée, oublié de la plupart. Une rangée de casiers rouillés, un plafond bas, et la lumière du néon qui grésillait au-dessus de la porte de sortie. Le lieu avait quelque chose d'à part, comme un espace entre deux mondes, à la fois intérieur et extérieur. Parfait pour ce qu'il avait à faire.

Riley était arrivé dix minutes en avance.
Il n'en pouvait plus d'attendre.

Les mains dans les poches, il arpentait le couloir à pas lents. Il avait répété des phrases dans sa tête, les avait rejetées une à une. Trop directes. Trop vagues. Trop faibles. Mais au fond, il savait : rien ne serait parfait. Il fallait juste y aller. Être là. Et tenir.

Et puis, il sentit une présence. Un mouvement à l'entrée du couloir. Il se retourna.

Adrian.

Vêtu de noir, capuche rabattue, silhouette tendue. Il s'était arrêté à l'entrée, comme s'il hésitait. Son regard passa rapidement autour, vérifiant qu'ils étaient seuls. Puis, lentement, il s'avança. Ses pas ne faisaient presque aucun bruit. Mais chacun d'eux résonnait dans la poitrine de Riley.

Quand Adrian fut à quelques mètres, il s'arrêta. Droit. Fermé.
Son regard, couleur cuivre, se planta dans celui de Riley. Neutre. Froid. Mais pas fuyant.

Riley inspira. Et parla.

— Comment tu vas ?

Silence. Le regard d'Adrian se durcit. Il haussa un sourcil, comme s'il venait d'entendre la chose la plus inutile du monde.

— Sérieusement ? Tu m'as fait venir ici pour ça ?

— Je t'ai rien fait faire, répondit calmement Riley. Tu pouvais ne pas venir.

Adrian détourna brièvement les yeux, agacé. Il faisait mine de vouloir partir, mais ne bougeait pas. C'était ça, avec lui : il disait non de tout son corps, tout en restant là. Présent. En tension.

— Je voulais juste te parler, reprit Riley. C'est pas un interrogatoire. J'ai pas de plan.

Un battement.
Toujours aucun mot.

Alors Riley ajouta, plus bas :

— Pourquoi t'es parti comme ça, ce jour-là ?

Le silence se fit plus lourd encore. Adrian leva enfin les yeux vers lui. Et là, ce n'était plus du dédain. C'était autre chose. Une lueur glacée, douloureuse. Une défense qui vacillait.

— T'aurais préféré quoi ? Que je reste ? Qu'on se fasse des câlins ? Parler de nos vies ? Partager un thé ?

La voix était tranchante, mais pas hurlée.
Ironique. Blessante, mais pas cruelle.

Riley soutint le regard.

— J'aurais préféré que tu restes, ouais. Même sans dire un mot. Même juste... pour exister un peu plus loin de la foutue barrière que tu t'es dressé.

Adrian serra la mâchoire.

— Tu sais rien de moi.

— Je sais que t'as eu peur, répondit doucement Riley. Et je sais que t'as pas l'habitude qu'on t'aide.

— Ferme-la.

C'était presque un murmure. Un sifflement. Mais Riley ne bougea pas. Il n'avait pas peur. Il voyait la colère, la confusion, la honte dans ses yeux. Et quelque chose d'autre. Une fatigue. Un appel.

— T'as pas besoin de repousser tout le monde, Adrian.

Le prénom eut l'effet d'un électrochoc. Adrian fit un pas en arrière, comme brûlé. Il se détourna, les épaules tendues, le regard rivé au sol.

— T'as pas le droit de dire mon nom comme si tu savais qui je suis, cracha-t-il.

Riley resta silencieux. Il aurait pu s'excuser. Il aurait pu reculer. Mais il fit le contraire.

Un pas.
Puis un autre.

Assez pour réduire la distance. Pas pour l'envahir. Juste assez pour être là. Assez pour lui dire : je reste. 

Adrian ne se retourna pas. Mais il ne partit pas non plus. Alors, dans le silence pesant du couloir, quelque chose s'installa. Pas un accord. Pas une paix. Un point de tension entre deux mondes qui avaient cessé de s'ignorer. Et Riley, cette fois, savait : il avait franchi la première ligne.

Le silence devenait presque insupportable. Adrian lui tournait toujours le dos, les épaules tendues, comme un fil prêt à rompre. L'air semblait vibrer entre eux, chargé d'une tension difficile à nommer. Il aurait dû partir. Il savait qu'il aurait dû partir. Mais ses pieds refusaient de bouger. Et pire encore : il entendait encore sa voix. Celle de Riley. Calme. Sincère. Désarmée.

T'as pas besoin de repousser tout le monde, Adrian.

Putain.

Il serra les poings. Assez fort pour que ses ongles entament sa paume. Il se força à se retourner, enfin, le regard dur comme la pierre.

— T'as pas idée de ce que tu dis, mec. T'as aucune putain d'idée.

— Alors explique-moi.

— Non.

Un claquement sec. Glacial.

— T'es là à jouer au gentil, à vouloir me "comprendre" comme si t'avais une place dans ma vie. Mais t'as pas cette place. Personne l'a. Et je veux pas qu'on me colle ça sur la gueule.

Riley ne bougea pas. Mais il parla, doucement.

— C'est pas une place. C'est un choix. Et j'ai choisi de pas te laisser fuir sans savoir pourquoi.

Adrian éclata d'un rire sans joie.

— Putain... tu m'écoutes pas ou quoi ? J'suis pas un projet social. J'suis pas ton gars perdu à réparer. T'as envie de te rendre utile ? Va t'inscrire dans une asso.

Le coup portait. Net. Calculé. Mais à l'intérieur, il se sentait étroit, envahi, en feu. Parce que malgré ses mots, il ne voulait pas que Riley parte. Et ça, c'était peut-être la chose la plus terrifiante qu'il ait jamais ressentie.

Riley le regardait toujours. Pas choqué. Pas abattu.
Juste... déterminé.

Et ça le rendait fou.

Il se détourna de nouveau, recula d'un pas. Son cœur cognait si fort qu'il en avait mal aux côtes.

— C'est bon. On a fini. J'suis pas ton problème, Riley.

— Tu me l'as jamais demandé. Mais t'as pas dit que tu voulais que je parte non plus.

Adrian le fusilla du regard.

— Maintenant si.

Et il s'éloigna. Brutalement. Sans un mot de plus. Il sortit du couloir comme on s'arrache à une main tendue. Mais la sensation restait. Comme un poison sous la peau.

Il marcha sans regarder où il allait. Il bifurqua dans une rue, descendit un escalier de secours, longea un mur qu'il connaissait par cœur. Et quand enfin il fut seul, loin des regards, il s'écroula sur un vieux banc en béton, le souffle court.

Il avait mal à la tête. Et pas à cause de ses anciennes blessures. Il avait perdu le contrôle. Il l'avait senti. Dans sa voix. Dans ses mots. Dans sa poitrine qui se serrait comme un poing. Il avait dit qu'il voulait qu'il parte. Il l'avait presque crié.

Mais il avait menti.

Ce n'était pas Riley qu'il voulait faire taire. C'était ce qu'il avait fait naître en lui. Un truc étrange, chaud et flou, qui faisait peur. Un truc qui ressemblait... à de la confiance. Peut-être même à un début d'espoir. Et ça, Adrian ne savait pas quoi en faire. Alors il l'enferma. Tout au fond.

Il s'adossa contre le mur, passa ses mains sur son visage et ferma les yeux.

Oublie. Reprends-toi. Garde le contrôle.

Mais il savait, au fond de lui, que Riley venait de passer une ligne que personne n'avait jamais franchie.

Et ce genre de chose, ça ne s'efface pas.

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