— Bon, est-ce que quelqu'un peut m'expliquer pourquoi on a fini ici ?
Kyle tournoyait sur lui-même au centre d'un parc de la ville, les bras écartés, comme un gosse trop excité. La nuit commençait à tomber, mais les réverbères jetaient une lumière dorée sur l'herbe et les allées pavées. Quelques familles passaient, des rires d'enfants s'élevaient encore de l'aire de jeux plus loin.
— Parce que tu t'es planté d'adresse et que maintenant on improvise, répondit Nora, un peu essoufflée d'avoir suivi ses deux amis jusque-là.
Riley, à côté d'elle, esquissa un sourire. Il n'avait pas beaucoup parlé depuis leur départ du lycée, mais la tension dans ses épaules semblait s'être relâchée un peu.
— C'est pas si mal ici, non ? murmura-t-il en observant les lumières.
— C'est même parfait, répondit Nora, en s'asseyant sur un banc. On a le ciel dégagé, du calme, et aucune obligation de parler de cheveux argentés ou de regards brûlants. On savoure l'instant.
— Sauf si on en parle juste un tout petit peu, intervint Kyle en s'installant à côté d'elle. Non ? Même pas un peu ?
— Tais-toi, Kyle.
— C'est dingue comme vous me coupez la parole dans ce groupe, je suis clairement l'élément le moins respecté.
— Tu veux du respect ou un cookie ? répliqua Nora.
Ils rirent tous les deux. Même Riley. Un vrai rire. Léger, sincère. Et pendant une seconde, il oublia. Il oublia les regards lourds, la tension, les silences blessés. Il se contenta d'exister, entouré de deux personnes qui l'aimaient sans condition. Il s'autorisa ce moment.
De l'autre côté de la rue, dissimulé dans l'ombre d'un porche, Adrian les regardait.
Il était là depuis plusieurs minutes. Il avait croisé le groupe par hasard, ou peut-être pas. Peut-être que ses pas l'avaient guidé vers eux sans qu'il l'admette vraiment.
Il observait Riley. Il observait son sourire, la façon dont ses épaules s'étaient détendues, la manière dont il riait avec les autres. Et il sentit quelque chose en lui se contracter.
Pas de la haine. Pas même de l'envie. Mais une douleur sourde, comme une corde tirée trop fort dans sa poitrine.
Ils étaient beaux, là. À rire dans la lumière.
Et lui ?
Lui était dans l'ombre. Comme toujours. Sa capuche rabattue, ses mains enfoncées dans les poches. Spectateur d'un monde auquel il n'avait jamais vraiment cru appartenir.
Ils sont pas comme moi.
C'était ce qu'il se répétait. Encore et encore.
Riley mérite mieux. Il mérite ces rires, cette lumière. Il mérite des gens qui le font sourire, pas ceux qui le font fuir. Mais malgré ça... Il ne pouvait pas détacher ses yeux de lui. Et au fond, une pensée l'obsédait :
J'aimerais faire partie de ça.
Pas pour voler ce moment. Juste... y avoir une place. Une petite. Même à la marge. Mais il savait aussi ce que ça voudrait dire. Changer. Lâcher. Se montrer. Faire confiance. Et ça... il ne savait pas s'il en était capable.
Alors il resta là, figé, entre deux mondes. L'un où il existait. L'autre où il aimerait être.
Et il se contenta de regarder Riley rire.
Puis, comme toujours, il tourna les talons.
Mais cette fois... plus lentement.
La nuit était tombée pour de bon, et la ville avait pris une autre teinte.
Les néons diffusaient une lumière blafarde sur les trottoirs humides, et les bruits de circulation s'étaient faits plus rares, remplacés par les murmures de ceux qui n'étaient jamais vraiment chez eux, même à la maison.
Adrian marchait sans direction.
Sa capuche rabattue, les mains enfoncées dans les poches, il traînait ses pas dans les ruelles qu'il connaissait par cœur. Les murs tagués, les recoins sombres, les grilles rouillées — c'était son territoire. Son vrai. Et pourtant, quelque chose n'allait pas.
Il aurait dû se sentir chez lui. Mais il ne ressentait rien d'autre qu'un manque qu'il refusait de nommer. Il revoyait encore Riley. Son sourire. Sa posture, relâchée, à l'aise. Le contraste avec lui-même était presque grotesque. Riley avait un monde. Des gens. Des couleurs. Des promesses.
Lui, il avait les ombres, la fuite, les cicatrices.
Et pourtant, putain... j'aimerais en faire partie.
Mais il savait. Ou pensait savoir.
Son monde, ce n'était pas pour lui. Pas le droit. Pas la place. Il secoua la tête, cherchant à effacer l'image, à calmer ce feu étrange dans sa poitrine. Il accéléra le pas, tourna au coin d'une rue, enjamba une grille basse.
Et c'est là qu'il les vit.
Les trois types.
Pas un hasard. Pas une hallucination.
Juste la pire ironie du sort.
L'un d'eux s'était retourné, une canette à la main. Les deux autres suivaient, riant fort, jusqu'à ce que leurs yeux croisent ceux d'Adrian. Leurs rires moururent instantanément.
C'était lui. Le type qui l'avait frappé. Qui l'avait laissé au sol, battu, à moitié inconscient dans une ruelle. Et cette fois, Adrian n'était pas affaibli. Pas en fuite. Ni prit au dépourvu. Il s'arrêta au milieu du trottoir. Droit. Immobile. Et les fixa.
Un silence lourd s'installa.
— Tiens donc... regarde qui s'est perdu, lança le plus grand avec un rictus.
Adrian ne répondit pas. Il les regardait. Sans peur. Mais pas non plus avec cette rage explosive qui le caractérisait autrefois. Non.
Cette fois, c'était froid. Contrôlé.
— Tu veux une autre leçon, le mioche ? demanda un autre, ricanant.
— J'me suis dit que t'étais mort, en vrai, ajouta le premier. On t'a laissé dans un sale état.
Adrian esquissa un sourire, mince. Dérangeant. Presque amusé.
— Et toi, t'es encore entouré de tes deux nounous ?
— T'es marrant, lança le troisième, s'approchant.
Mais Adrian leva la main, calme.
— Une fois. Ça vous a suffi pour me prendre en traître.
— Oh, tu veux jouer à l'homme, maintenant ? dit l'un d'eux en approchant davantage, cherchant à le provoquer.
— Non, répondit Adrian. Je veux juste m'assurer que cette fois... vous ne repartirez pas sans un souvenir.
Le ton avait changé. Il n'était plus dans le doute. Il était dans cette zone dangereuse, ce territoire qu'il connaissait par cœur, où la violence devenait une langue. Où chaque coup portait une histoire.
Et quand l'un des hommes tenta de l'attraper par le col, Adrian réagit.
Vite. Précis. Il frappa le bras qui s'approchait, dévia l'épaule du type, puis enchaîna avec un coup de genou dans le flanc. L'autre recula, surpris. Pas parce que le coup avait fait mal — mais parce qu'il n'avait rien vu venir. Les deux autres foncèrent. Mais Adrian était en feu maintenant. Pas un feu de rage. Un feu de contrôle. Il esquiva. Frappe. Recule. Tourne. Et surtout : il ne lâche pas. Il ne se laisse plus avoir.
Le combat ne dura que quelques minutes. Mais c'était suffisant.
Quand les trois types finirent par fuir — en boitant, en crachant, en jurant — Adrian resta là, seul dans la ruelle, haletant. Les poings encore serrés. Le cœur battant.
Il ne les avait pas suivis. Il ne les avait pas achevés.
Il avait repris sa place.
Pas dans la violence.
Dans le contrôle de lui-même.
Mais ce n'est pas la victoire qui lui restait en tête.
C'était encore... le rire de Riley.
Et ça, ça faisait plus mal que tous les coups.
VOUS LISEZ
SILVER
RomanceEt si l'attirance naissait dans les zones d'ombre ? Riley, 17 ans, discret et observateur, connaissait les règles du lycée : éviter les ennuis, rester dans sa bulle et ne jamais croiser le chemin des Lidows, le groupe de délinquants le plus craint d...
