Je me réveillais tôt, l'esprit un peu embrumé. La veille, j'avais mis du temps à m'endormir. Je pensais toujours à Tekhla, cette femme étrange qui gérait un camp, et surtout, connaissait mon grand secret : mon passé.
Je me tournais vers Amine. Ses cils bruns frémissaient, je me doutais qu'il allait aussi bientôt se réveiller. Je décidais de l'attendre, parce qu'il était beau à regarder. Amine demeurait toujours plus serein que moi. C'était ce que je lui enviais. Rien ne semblait le perturber. Il n'avait pas cette rage profonde au ventre qui le faisait haïr le monde entier. Je voulais tant être comme lui, mais je n'y arrivais pas. Je ne savais pas son secret pour trouver la paix. La guerre ne s'était jamais arrêtée dans l'esprit de Laszlo Horvath.
Comme je m'en doutais, Amine ouvrit doucement ses yeux. Je vis ses lèvres former un léger sourire timide. Probablement que je mentais. J'arrivais parfois à trouver la paix. Au réveil, avec Amine. Les fois où j'étais au milieu de ses bras, que je me sentais comme invincible. Quand je l'embrassais, que je me demandais ce que l'univers avait fait pour que nos chemins se croisent. Quand je lui faisais l'amour, que j'oubliais le temps. C'était seulement quand j'étais avec Amine que mon monde s'apaisait, et qu'il oubliait ses tourments passés.
Je déposais mes lèvres sur le front d'Amine, tout délicatement. C'était étrange de se réveiller un matin dans un lieu en sécurité, toujours chaud, sans feu à attiser, sans se demander comment survivre aujourd'hui.
— La fièvre semble avoir énormément baissé, remarquai-je.
— Ils ont probablement de bons médicaments, c'est vrai que je me sens mieux, avoua Amine en étirant ses bras.
Je souris alors qu'Amine reporta son attention sur moi. Il me fixa quelques secondes, avant de m'annoncer :
— Tu as mis du temps pour t'endormir, mais après, on dirait que tu as eu le sommeil le plus réparateur qui soit. D'habitude, tu me réveilles bien une ou deux fois pendant la nuit à force de bouger ou de faire des cauchemars, continua Amine.
Je ne pourrais pas le contredire, il disait vrai. Je n'y avais moi-même pas fait attention. Je retenais juste que je devais être horriblement pénible le reste du temps pour qu'il me le fasse remarquer aujourd'hui.
Je sentis les lèvres d'Amine se presser contre les miennes, avant de descendre le long de mon cou, sur ma clavicule, et s'arrêter. Puis je sentis ses doigts attraper la chaine glacée autour de mon cou, et l'observer quelques instants.
— Il y a écrit quoi dessus ? me demanda-t-il.
J'emprisonnais ses doigts au-dessous des miens, la chaine toujours au milieu. Je connaissais par cœur ce qu'il y avait d'indiqué :
— Laszlo Horvath. 27 750 11263. A positif. C'était mon matricule, pendant la guerre. Je sais, c'est particulier de garder un souvenir de ça, concédai-je.
— Et l'autre ?
Je pinçais les lèvres, un peu évasif. Les deux plaques ornaient mon cou depuis des années, et jamais je n'avais dû les quitter. Personne ne m'avait posé de question dessus. Même Ibolya avait gardé le silence quant à leur présence. Elle pensait probablement que l'autre avait appartenu à un ami proche perdu lors de la guerre. Ce qui était vrai. Même si la vérité, c'était qu'Andris était plus qu'un ami proche.
— Andris Török. 27 728 45800. AB positif.
— Il a fait la guerre avec toi ?
Je reconnaissais la curiosité d'Amine, toujours plus présente. Je ne pouvais pas lui en vouloir, je savais que je demeurais beaucoup trop mystérieux pour lui, et que c'était probablement normal qu'il me pose toutes ses questions sur mon ancienne vie.
— Oui. On était dans le même régiment.
— Et... Il est mort ? demanda prudemment Amine.
— Ouais.
— Je suis désolé Laszlo...
Je sentis son bras qui passait autour de mes épaules, pour me tirer contre son torse. Mon cœur se serra, mais les larmes ne vinrent pas automatiquement. Elles attendaient. Elles semblaient vouloir rester au chaud dans mon corps. Ne pas traduire ma tristesse pour me laisser un mince instant contre Amine, et seulement lui.
— Ils sont tous morts pendant un assaut. Je suis le seul rescapé, avouai-je.
Cette fois-ci Amine en resta muet. Peut-être qu'il comprenait pourquoi j'aimais rester dans le silence quand on évoquait mon histoire.
— J'ai tout perdu pendant la guerre. Mon père était soldat, ils l'ont tué. Ma mère est morte quelques semaines après l'armistice. Elle ne voulait plus se battre. Elle avait perdu son mari, son fils unique était méconnaissable. J'étais mort parce que j'étais devenu un autre homme. J'avais perdu Andris, murmurai-je en fixant le plafond, alors que j'avais l'impression de revoir des visages apparaître dans l'obscurité.
— Andris, il était...
— Mon petit-ami. Le premier... Je ne voulais pas que ça se finisse comme ça entre nous deux...
Amine me serra un peu plus fort dans ses bras. Ma gorge était elle aussi emprisonnée dans une douleur étrange. Mes paupières se fermèrent du plus fort qu'elles purent, pour garder les larmes encore et encore dans mon corps. J'avais pleuré des jours et des nuits entiers à cause de cela. Je ne voulais plus que cela recommence. Je voulais oublier mon chagrin sans oublier Andris. Je voulais vivre alors qu'une partie de moi était meurtrie à jamais.
— Tu as le droit de pleurer Laszlo, me réconforta Amine. Tu as le droit d'être triste. D'avoir aimé.
— Je n'avais pas le droit en Hongrie, fis-je d'une voix atone, luttant difficilement contre l'émotion. J'ai été condamné pour ça...
— Mais tu n'es plus en Hongrie. Tu es en Alaska. Avec moi. Et on va vivre tous les deux ici, heureux. Tu m'entends ?
Et mes larmes coulèrent. Amine m'avait dit que je pouvais pleurer, alors c'était ce que je faisais. Je sentais ses doigts essuyer délicatement mes pommettes, remonter à la naissance de mes cils, enlever les sillons d'émotion avec une délicatesse inouïe. Et en même temps, je souriais. Quelques larmes venaient apporter leur goût salé sur mes lèvres, avant qu'Amine en prenne un peu avec lui en m'embrassant.
Il avait dit que l'on pourrait être heureux maintenant. Fallait-il avoir connu le désespoir pour connaître le goût du bonheur ?
— Je t'aime Amine, murmurai-je en sanglotant.
Je le sentais me serrer plus fort au milieu de ses bras. Je me disais qu'il avait peut-être raison. On pourrait vivre heureux, maintenant. Sans doute qu'on le méritait. Après avoir vécu l'effroyable dans la terre d'Alaska, avoir cru chaque matin qu'on pourrait mourir ce jour-là. On pouvait vivre maintenant. Cette idée sonnait bien. Vivre tous les deux en paix.
C'était oublier que la guerre ne s'éloignait jamaisbien loin de Laszlo Horvath.
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Alaska.
Science Fiction[Continuité du livre Arizona, gagnant d'un Wattys 2016] [Il est possible de lire ce livre sans avoir lu Arizona] • Série : Divided States of America. Code Pénal Russe, s'appliquant au Grand territoire de Russie et ses alliés : « Article 1 : t...
