Une odeur de gaz immonde. C'est ce qui me ramène parmi les vivants.
À peine réveillé, j'arrache le masque à oxygène qui m'entrave la bouche, et je me redresse en position assise sur la civière de fortune où on m'a largué.
Autour de moi, les lumières de camions d'ambulance se réverbent dans la nuit.
Il me faut un moment pour me souvenir de toute l'histoire.
La fête foraine, le Millénium Rider, la panne,..mon évanouissement. Comment ça mon évanouissement ?
-Petit ! s'exclame une pompière en uniforme noir avant de foncer sur moi. Comment te sens-tu ?
Elle me prend le pouls de force, parce que je suis toujours aussi désorienté pour parler, mais lorsqu'elle essaie de me remettre le masque à oxygène, je la repousse violemment. Elle trébuche en arrière, stupéfaite, tandis que deux de ses collègues accourent pour l'aider.
Elle leur fait signe de ne pas intervenir.
-Ça va aller. Écoute, gamin, tu viens d'avoir un choc. C'est normal d'être perdu. Mais tu as besoin d'irriguer ton cerveau avec de l'oxygène, m'explique-t-elle en ramassant le masque.
Je jette des regards perdus autour de moi. À part moi, seules deux personnes sont sérieusement blessées, et les camions repartent déjà avec leur cadavre, pardon je veux dire leur corps. Non, il ne reste qu'Aidan pour faire le difficile.
-Tu comprends ? De l'oxygène !
Je t'en foutrais moi de l'oxygène ! Je me sens très bien pour votre gouverne. Enfin, pas en excellente forme, mais je suis parfaitement capable de me lever et...
J'échoue à mettre un genou à terre pour m'aider à me mettre debout. Mince, elle a raison.
-Sinon, nous allons être obligés de te garder en observation.
Ce n'est pas vraiment une menace, mais en fait si. Fichue panne.
Je me décide enfin à parler. Ma voix est rauque et pratiquement inaudible, mais mes mots me surprennent tout autant.
-Henry.
-Quoi ? s'inquiète la pompière.
-J'ai dit que je voulais voir Henry.
Ça doit être officiel : j'ai des dégâts irréparables dans le cerveau et je divague complètement. Je ne serais pas étonné de l'apprendre.
La femme se relève et s'éloigne en direction des derniers camions blancs qui me bouchent la vue. Le Millénium Rider, lui, est éteint jusqu'à nouvel ordre. Comment ont-ils fait pour me sortir de là ? Ça fait du bien de sentir la terre ferme.
Même si je ne sens plus mes orteils.
Je tente une nouvelle fois de me relever, sans succès. C'est avoir la tête à l'envers qui m'a fait ça ? Je me rallonge, incapable de faire plus qu'espérer que cette douleur lancinante s'en aille.
Les bruits se mettent soudainement à changer autour de moi. Une agitation familière, quoique trop familière, me parvient aux oreilles.
-Oh, putain, il est vivant.
Brenna.
-Il a très mal ?
Colleen.
-Oui, mais il ira mieux dès qu'il te verra.
Henry.
En deux secondes, ils sont tous les trois à côté de moi. Je suis soulagé. Je ne demande même pas où sont passées les trois autres petites, je suis seulement content de les voir eux.
-T'imagine pas à quel point tu nous as fait peur, m'accuse Brenna en me voyant entrouvrir les yeux.
-Si, dis-je d'une voix faible. Rappelle-toi l'accident.
-Touché.
-Tu vas mieux ? s'inquiète Colleen en me tapotant le bras.
-Impeccable. Je pourrais même faire un tour de plus, là.
Ils me jettent un regard noir, et je consens à penser que ma blague était peut-être prématurée.
-Allons-y, dis-je en essayant de remuer un muscle.
-Je vais chercher la voiture, annonce Brenna en prenant Colleen dans ses bras.
Et elle part, me laissant seul avec Henry, comme je m'y attendais.
Ce dernier reste assis à côté de moi, sans parler, à supporter mon mutisme. Puis tout me paraît clair malgré l'embrouillement de mon esprit. La réponse à sa question. Le fait que je m'en souvienne veut-il dire que je me remets de ma convalescence ?
-Henry ?
-Quoi ? s'inquiète-t-il. Tu as toujours mal ?
-Non, ce n'est pas ça. Mais pour tout à l'heure, quand tu m'as demandé si on pourrait redevenir amis...
Il baisse les yeux.
-Je te dois bien ça, je crois, achevé-je.
Il reste imperturbable et me désigne une direction du doigt.
-Ton chauffeur est arrivé, Goldshard.
Il m'aide ensuite à me relever, et tenir sur mes pieds, et avec un déploiement d'efforts phénoménal, nous parvenons à la voiture par le plus grand des miracles.
On m'aide à monter du côté passager, et Brenna se retrouve de nouveau à l'arrière avec Colleen, à essayer de la faire dormir après une soirée riche en émotions.
Henry démarre finalement, nous avalant dans la route du retour. Je reprends petit à petit mes esprits, et la soirée m'apparaît sous une autre facette. J'ai honte, je suis indigné, révolté, surpris, agacé, effaré, mais...
Je ne regrette pas.
Et c'est sûrement un énorme pas en avant.
-Et si on jouait à un jeu ?? demande Colleen, toujours pas fatiguée.
C'est dingue qu'il lui reste autant d'énergie après tout ça. En plus, ce ne serait pas un problème si elle ne connaissait pas qu'un seul jeu.
-Oh, non, sans moi, se plaint Brenna en enfonçant ses écouteurs dans ses oreilles.
-Quel jeu ? demande quand même Henry.
-Le jeu de l'amitié ! répond Colleen en tapant des mains. Attends, je t'explique ! Tu dois trouver vingt choses sur moi, pour voir si tu me connais bien !
-Sympa.
-Aidan va te montrer ! s'empresse d'ajouter Colleen. Vas-y, Aidan.
Je savais que je n'y réchapperais pas. Mais je me résigne à le faire, pour terminer cette nuit de folie sur une bonne note.
Je redeviendrais un con demain.
-Voyons voir...dis-je en faisant semblant de réfléchir. Tu aimes les bonbons, le chocolat, les glaces, les tours de manège, tu vas bientôt avoir onze ans et tu ne sais toujours pas faire tes lacets toute seule.
-C'est pas vrai ! s'indigne Colleen. Et ça ne fait même pas vingt !
-Bien sûr que si.
-Essaie encore, s'incruste Brenna. Avec Henry. Je suis sûre que tu en trouveras plein, comme tout à l'heure.
Je savais qu'elle allait me la sortir celle-là.
-Vingt, c'est beaucoup trop pour lui, intervient Henry.
C'était exactement la chose à ne pas dire parce que je démarre aussitôt au quart de tour, tombant dans le piège.
-Je pourrais même balancer soixante dossiers sur n'importe lequel d'entre vous, riposté-je.
-Curieux de les entendre.
-Si tu n'arrives pas à dépasser dix, Henry ne t'en voudra pas, continue Brenna.
Elle me cherche vraiment, c'est incroyable.
-Très bien, bande de canailles. (Je me tourne vers Henry et commence à énumérer ses quatre-enfin vingt-vérités sur mes doigts) Tu es d'origine australienne, tu as une grande sœur avec qui tu es très proche, tu es complètement gaga avec les animaux, tu joues de la guitare en amateur, tu es un surfer incroyable, tu ne peux pas t'empêcher de faire du bénévolat et te rendre utile pour tout et n'importe quoi, dis-je en me rappelant l'aide qu'il fournissait à son oncle à la librairie et ses tours de garde à Mémorial.
Mais je ne m'arrête pas là.
-Tu détestes la politique, la téléréalité et les publicités qui tournent en boucle. Tu préfères l'été à l'hiver. Tu sais préparer à peu près n'importe quel plat pourvu qu'on te donne une recette. Tu aimes la cuisine thaïe et italienne. Tu ne manges pas de viande, mais t'es pas à cent pour cent végétarien, vu que tu préfèrerais mourir que d'arrêter le poisson.
Brenna glousse discrètement à l'arrière. Oh, pas méchamment, mais justement parce qu'elle savait que je serais incapable de ne pas partager tous ces détails avec eux. Alors je souris à mon tour.
-Avant, tu avais les cheveux blond cendré, et personne ne comprenait pourquoi tu t'infligeais cette couleur. Tu as eu ton permis à seize ans. Tu adores Imagine Dragons et OneRepublic. La bibliothèque est ton endroit préféré en ville. Tu adores lire. Et écrire, même juste pour composer.
-Tu ne vas pas dire que tu connais mes auteurs préférés aussi ? me taquine Henry.
Je réfléchis.
-Jane Austen ?
-Steinbeck et Dickens, avoue-t-il. Mais Austen fait partie du lot.
Je me tais subitement. Pas parce que je n'ai plus rien à dire, au contraire, mais peut-être justement parce que j'en ai trop dit. Me trouve-t-il stupide de m'être autant laissé emporter par ma mémoire ?
Je le regarde à nouveau, essayant de déceler la moindre lueur moqueuse dans ses yeux. Mais je n'en trouve pas.
À l'arrière, les deux filles se sont endormies. Moi aussi, j'ai sommeil, mais je ne parviens pas à fermer les yeux, trop chamboulé par autant de changement en si peu de temps.
Est-ce que je viens de passer une journée étrange ?
Oui,
La plus étrange de toutes.
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Mortal Venom
Ficção AdolescenteIl ne peut pas s'empêcher de faire du mal aux gens qui l'aiment le plus. Y compris ceux à qui il tient le plus. Sa famille, ses amis, et même la seule personne au monde pour qui il a des sentiments. Il agit toujours comme un poison, un poison mortel...
