Chapitre 5

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"Ma petite chérie,

Ton grand-père Donatien t'écrit ce petit cahier, pour quand tu seras grande et que tu pourras comprendre toute la complexité de ce monde.

Comme tu le sauras plus tard, j'étais secrétaire de Monsieur de Péradec, et Monsieur de Péradec a repris ton oncle et ton père à son service. Tu te demanderas sûrement comment un petit paysan des bords de Loire a pu entrer dans la petite bourgeoisie, et pourquoi ton bon papa ne voulait pas raconter ses histoires de guerre à tes frères. C'est le but de ce cahier.

Quand je t'ai vu pour la première fois, j'ai été frappé d'adoration. Et en te voyant grandir, je me suis dit que tu serais capable de comprendre. Mais pendant que tu lis ce texte, si tu ne veux pas connaître le reste, ferme ce livre. Les passages qui suivront ne seront peut-être pas adaptés à une jeune femme. Aussi, j'essaierai de décrire avec mes mots ce qu'il m'est arrivé, et je ne peux promettre que certains passages ne te choqueront pas.

Je me souviens des questions que tu m'as posées, et sur lesquelles je me suis fâché, devant ton insistance. J'auraist'expliquer plus tôt. Ce carnet te sera normalement remis le jour de ton mariage, mais comme je te le dirai si je suis encore en vie, tu peux l'ouvrir quand tu veux, et même abandonner où tu veux. Je ne t'en blâmerai pas.

Je t'aime."

Théophile s'arrêta, prenant le temps d'inspecter l'ouvrage et de réfléchir. Les mots sonnaient doucement; Donatien Ansond ne voulait pas heurter sa descendante dès les premiers paragraphes. Autre chose était visible; l'aspect presque neuf du cahier laissait à penser que Madame Hatiot n'avait jamais été prête à s'intéresser à ce cadeau de mariage.

Il s'interrompit soudain dans son analyse, surpris par des coups portés à la porte. Il laissa le carnet sur le bureau et alla ouvrir; l'aîné des fils Ansond se tenait devant lui, un peu penaud, comme un enfant que l'on vient de gronder.

"Le curé nous a averti qu'vous étiez passé prendre des nouvelles.

-Je ne voulais pas rajouter à votre peine...

-L'enterrement a lieu demain, il veulent pas attendre à cause de la maladie. On fera pas d'veille, le médecin déconseille. Pis personne viendra, d'façon.

-Je viendrai. Et Madame de Douarnez fera sûrement un geste en votre faveur."

Le biographe sursauta quand son interlocuteur le serra dans ses bras en sanglotant.

"Son calvaire est fini, elle est au Ciel", tenta-t-il de le calmer.

Mais rien n'y fit. En désespoir de cause, il le laissa extérioriser sa peine et attendit qu'il eût fini. Quand ce fut le cas, il se dégagea doucement.

"Je suis désolé, se reprit le grand gaillard en séchant ses larmes.

-Vous n'avez pas à l'être. La perte d'un proche est très difficile."

D'après ce qu'il avait entendu.

"Vous veniez pour me faire part de la date de l'enterrement?

-Et vous r'mercier. Vous connaissiez pas ma mère, et vous avez fait plus que mon frère et moi.

Mémoires du Siècle Dernier, tome 2 : Le journalDes histoires addictives. Découvrez maintenant