"À notre grande surprise, la ville était presque déserte. Plus d'hommes pour nous combattre; seuls des quelques vieillards osaient nous défier, en nous regardant fixement avec leur yeux plein de hargne. Je me sentais presque coupable d'occuper la ville avec mes compagnons d'arme.
'Et qu'est-ce que tu veux qu'on fasse, alors? demanda Esteve. On a signé pour six ans. Tu savais ce que tu allais faire, quand même?
-Oui, mais je savais pas qu'on allait pas avoir de résistance. Tu les vois, là? C'est des femmes, des enfants, des vieux. Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse avec ça? C'est d'la lâcheté.
-On leur fait rien. On les laisse tranquilles. Tu n'as rien à craindre.
-Je m'inquiète tout de même, dit Maël. Si les hommes sont partis, c'est sûrement pour rejoindre les troupes résistantes.'
Nous apprenions en ce moment tous à coudre, sous l'égide de notre ami méridional, tailleur improvisé. Nos pantalons en avaient besoin, et ma mère était très loin."
"Deux soldats passèrent en ricanant. Esteve lança:
'Tu te trouves drôle, avé ton trou au cul? Elle est partie où, la balle?'
La remarque bien sentie provoqua une vague d'hilarité chez les soldats qui assistaient à la scène. Celui qui s'était moqué repartit, les mains cachant son derrière.
'Comprends-le, le défendit Maël. Nous n'avons pas pour habitude de repriser des vêtements.
-Je parie que c'est une couturière personnelle qui le fait pour toi, répliqua Esteve. Ou non, mieux, que tu as des vêtements neufs tous les jours et sur-mesure.
-Ce serait exagérer. C'est Agathe qui s'en charge, normalement. Ou ma cousine, sur caprice de sa part. L'aînée. La benjamine n'y toucherait jamais.
-Eh, vante toi! Moi, les soeurs ne m'auraient rien refait, té! Mes vêtements neufs, c'étaient les restes que des enfants de riches voulaient donner pour s'en débarrasser! Et sur les bateaux, je te rappelle qu'il n'y a pas de femmes.'
Maël s'inclina devant l'évidence, et reprit son travail, jusqu'à ce que notre sergent se penche sur nous.
'Ça avance, Mesdemoiselles?'
Devant notre air outré, il s'esclaffa:
'Prenez pas la mouche! Moi aussi, je sais coudre! C'est utile, et ma femme m'aime davantage.
-Vous savez coudre, sergent?
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Mémoires du Siècle Dernier, tome 2 : Le journal
Historical FictionPrintemps 1833, Pays de Retz, Loire Inférieure Iris de Douarnez, la cadette, continue son apprentissage auprès de son père, selon les circonstances. Depuis qu'elle a lu la lettre de Monsieur Faure, elle n'ose pas annoncer l'affreuse nouvelle à Maël...
