"Monsieur daigne donc me rendre visite à nouveau!", constata Madame de Douarnez quand Théophile eut franchi l'entrée du jardin d'hiver.
La pièce renfermait plusieurs espèces de plantes grasses et d'arbustes plus ou moins exotiques, du buis taillé au citronnier nain. Une table et des chaises en fer forgé se cachaient derrière un rideau de lierre grimpant; on y avait disposé un service à thé, un autre à café, et installé confortablement la châtelaine.
"Veuillez me pardonner, Madame, s'excusa le jeune homme, un sourire amusé menaçant de poindre. Je tenais à me retrouver dans les récits.
-Alors vous en êtes au moment où Maël s'est fait enlever."
Théophile hocha la tête. La vieille dame hésita un instant, avant de demander:
"Comment est-ce arrivé?
-Il a été pris pendant une bataille avec ses amis.
-Ne m'épargnez pas, le scribe. J'ai passé toute ma vie à me demander si j'étais prête à entendre tout cela. À savoir ce qui lui était arrivé durant la pire période d'attente de ma vie. Dites-le moi.
-Il s'est fait traîner par un cheval, sur plusieurs mètres hors du champ de bataille de Mazagran. Son pied s'est pris dans un étrier. Messieurs Fabrès, Mougel et Ansond l'ont suivi et se sont aussi fait piéger.
-A-t-il...
-Ma connaissance des événements s'arrête là. Mais je peux ajouter que son doigt le rendait souffrant.
-Oui, son doigt. Son index gauche. Je m'en souviens. Il portait toujours des gants quand nous sortions."
Le regard d'Iris se perdit dans la contemplation du paysage offert à travers les immenses vitres, puis elle se ressaisit brusquement.
"Continuons, le scribe."
"Le jour suivant, et contrairement à ce que je pensais, ce fut Agathe qui me réveilla. Il était sept heures."
"Cela ne m'interpella pas, au départ. Je sortais tout juste d'un sommeil sans rêve. Non; le premier souvenir qui me tomba dessus ce matin-là fut que Maël se trouvait probablement mort à des milliers de kilomètres. Cette heureuse perspective me retira toute l'insouciance que je pouvais encore garder en moi. Agathe lança un regard désolé à mon air maussade et m'aida à me préparer. Cependant, l'impression que ce plan n'était pas prévu s'insinua dans mon esprit."
"Le petit déjeuner en bas confirma mes doutes; à la grande table, Lorelei se tenait la tête, penchée sur son bol, les yeux rouges et la mine défaite. Elle devait avoir pleuré toute la nuit. Ma mère, d'ailleurs, ne lui reprochait pas son maintien, préférant lui jeter quelques oeillades compatissantes. Après tout, il devait se passer quelque chose de terrible pour que ma soeur en oublie sa grâce. Mon père, lui, brillait par son absence. Ce fut à cet instant que je me souvins qu'il devait m'emmener dans les vignes une heure avant.
'Où est Papa? demandai-je alors.
-Bonjour, Iris', me répondit ma mère.
Après tout, la politesse ne devait pas s'oublier en temps de drame, et je n'ai jamais eu le talent de Lorelei qu'était celui d'amadouer son monde.
'Un valet de Monsieur de la Salmonière est arrivé tôt ce matin, poursuivit-elle. Ton père est parti avec lui.
-Monsieur de la Salmonière?
-Un de ses plus anciens amis.
-Papa ne m'en a jamais parlé.
-Et il a sûrement ses raisons. Viens t'asseoir.'
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Mémoires du Siècle Dernier, tome 2 : Le journal
Historical FictionPrintemps 1833, Pays de Retz, Loire Inférieure Iris de Douarnez, la cadette, continue son apprentissage auprès de son père, selon les circonstances. Depuis qu'elle a lu la lettre de Monsieur Faure, elle n'ose pas annoncer l'affreuse nouvelle à Maël...
