"Je ne me souviens plus combien de temps nous restâmes incarcérés. Quand nous sortîmes, les Berbères venaient nous narguer en-dessous des remparts de la ville, à cheval, en tirant deux ou trois coups de fusil avant de repartir aussi vite. Maël était gardé sous surveillance à l'infirmerie, ayant interdiction de tenir une arme tant que sa santé physique et mentale ne seraient pas remises. Il s'était replongé dans un mutisme total et se contentait de prier et de regarder sa main gauche. Il prononçait quelques mots quand nous venions lui rendre visite, surtout pour nous assurer qu'il allait très bien, mais nous nous inquiétions énormément.
'Sa blessure lui a fait perdre beaucoup de forces, nous rassura le médecin. Son incarcération aussi. Nourrir un blessé au pain sec n'est pas la meilleure idée qu'un homme puisse avoir, mais que voulez-vous? Tout le monde est nourri au pain sec, ici.'"
"Évidemment, il nous fallait un retour des voies terrestres. Les voies maritimes essayaient en vain de combler les besoins de toute une ville, mais le ravitaillement nous faisait défaut aussi du côté de la France. Un moyen d'approvisionnement en Algérie-même n'aurait pas été un luxe. Mais les terres fertiles constituaient un enjeu stratégique bien trop important pour les deux partis; aucun n'en céderait à moins de la rendre inutilisable pour affamer l'autre."
"Maël restait apathique, pour notre plus grand malheur. Nous allions le voir pour lui tirer quelques mots; je doutais que son état lui aurait permit autre chose."
"Un matin, à la fin d'automne 1832, Maël reçut une lettre de sa famille, retardée par le pont maritime. Je lus le nom d'Iris de Douarnez, sa cousine, au dos de l'enveloppe. Je la lui apportai à l'infirmerie, et il l'ouvrit, un air enfin apaisé accroché au visage. Je crus qu'il s'agissait de bonnes nouvelles du pays, quand son expression se décomposa.
'Qu'est-ce que t'as?' demandai-je.
Il ne me répondit pas.
'Des mauvaises nouvelles? insistai-je.
-C'est...
-Et ben? Dis-moi!
-Joséphine est morte.'
J'eus l'impression de tomber lourdement à terre, et je m'assis avant que cela n'arrive.
'Tu plaisantes, là?
-Aucunement. Joséphine est morte.'
Si j'étais assommé, notre ami semblait prêt à rendre l'âme! Je ne sais même pas, encore aujourd'hui, ce qui l'animait pour qu'il puisse encore me parler. Un marionnettiste? Aucune idée."
"Mais à ma plus grande surprise, pris d'une soudaine hargne, il se leva d'un bond et entreprit de se rhabiller. Le médecin accourut, et même lui ne put le faire changer d'avis. Je repartis au fort avec lui. Esteve et Thierry tentèrent en vain de le convaincre de retourner se faire soigner, puis d'autres du régiment. Maël n'écoutait que lui. Il n'a toujours écouté que lui."
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Mémoires du Siècle Dernier, tome 2 : Le journal
Historical FictionPrintemps 1833, Pays de Retz, Loire Inférieure Iris de Douarnez, la cadette, continue son apprentissage auprès de son père, selon les circonstances. Depuis qu'elle a lu la lettre de Monsieur Faure, elle n'ose pas annoncer l'affreuse nouvelle à Maël...
