Chapitre 45

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Théophile referma brusquement le journal, faisant sursauter son camarade de chambre.

"Eh, un peu de de douceur! Vous n'êtes pas le seul à loger ici!" s'indigna ce dernier.

S'excusant, il se rendit compte qu'il était presque sept heures du matin; il avait lu et retranscrit toute la nuit. Et il ne lui restait plus qu'une cinquantaine de pages, qui ne parlaient sûrement plus de Maël de Péradec.

Il descendit dans la salle à manger de la pension pour prendre son café.

"Ah! Voilà le matinal! s'exclama sa logeuse. Que feriez-vous si je ne me levais pas aussi tôt!

-J'irais au bistrot?"

L'honnête femme le regarda, outrée.

"Et pour quoi faire? Vous saouler comme les fils Ansond?

-Ils font du café, eux aussi.

-Vous êtes bien mieux chez moi.

-Je n'ai pas dit le contraire.'

Grommelant, elle lui versa sa boisson, et il partit ensuite pour une ballade qui le mena dans les champs déserts. Novembre était presque là; il avait vu que l'on préparait l'église pour la Toussaint. Le cimetière avait été nettoyé. Les vignes ne produisaient plus. La terre s'endormait pour quelques mois.

"C'est beau, hein? La plus belle des saisons, si tu veux mon avis."

Toussaint était derrière lui.

"Bonjour, lui dit-il simplement.

-Quoi! Ça fait un bail qu'on s'est pas vus, et toi tu m'dis seulement 'bonjour'!

-'C'est beau hein' n'est pas mieux.

-Fais attention, tu deviens aussi grognon que ta cliente.

-Pourquoi es-tu là?

-Pas pour ta cliente.

-Ça, c'est une entrée en matière digne de ce nom."

Toussaint le fixa un instant, hésitant, puis un rire caverneux s'échappa de sa gorge.

"On va bien s'entendre, toi et moi.

-On s'entend déjà bien."

Ils restèrent un instant ainsi, le vent fouettant leurs visages, puis Toussaint admit:

"Madame Pernel.

-Et Monsieur Pernel?

-Dans deux mois."

Théophile hocha la tête.

"Il n'aura pas besoin de trop souffrir.

-Tu devrais l'interroger, tant que tu le peux.

-Je ne pense pas pouvoir en tirer davantage que ce que j'en ai tiré. Il semblait savoir moins de choses que moi la dernière fois que je lui ai parlé.

-Comment s'est passé l'enterrement de Madame Ansond?

-Tu connais les noms des personnes que tu emportes?

-Elle avait l'air d'être importante dans ta mission; je l'ai retenu.

-Ce n'est pas son vrai nom; tout le monde l'appelle ainsi en référence à son grand-père.

-Tu m'apprends d'ces choses...

-Tu t'en moques, sans doute.

-Ecoute, ça a dû te bouleverser, de voir des gens pleurer parce que le corps de quelqu'un avec qui ils vivaient ne bouge plus et ne parle plus. Moi, j'en vois tous les jours quasiment depuis des siècles et des siècles. Comprends que je sois un peu indifférent à la mémoire de gens qui ne souffrent plus et qui sont heureux là où ils sont.

Mémoires du Siècle Dernier, tome 2 : Le journalDes histoires addictives. Découvrez maintenant