"Après notre succès dans les deux batailles, le Général appliqua plusieurs mesures qui me fit l'estimer encore plus. Il rouvrit la mosquée principale d'Oran, le lieu de culte des musulmans, afin qu'ils puissent pratiquer leur religion là-bas. Il fit libérer des Arabes accusés d'espionnage, et les fit ramener dans leurs tribus. Tout fut fait pour nous montrer, nous, les Français qui avions beaucoup de torts, sous notre meilleur jour.
'Notre tyrannie est douce à vivre, ne cessait de se moquer Esteve. Si vous vous soumettez, on ne vous retirera pas le pain de la bouche et on ne vous empêchera pas de vivre. J'ai déjà entendu quelque chose dans ce genre, mais je ne me rappelle plus où. La seule chose dont je suis certain, c'est que ceux qui prononçaient ce discours étaient persuadés d'agir pour le bien du peuple, et de leurs propres intérêts, bien entendu.'
Nos compagnons d'armes s'assurèrent d'abord qu'aucun de nos supérieurs ne se trouvait dans les parages avant de lâcher un sourire ou un ricanement sarcastique. Esteve était une tête brûlée; il n'avait rien à perdre. Ce n'était pas mon cas, ni celui de la majorité de son auditoire. Ceux qui se permirent de rire à gorgé déployée faisaient partie des repris de justice que l'on avait mis dans l'infanterie légère ou dans la légion; des soldats féroces, très efficaces sur un champ de bataille mais insubordonnés en dehors des combats. Nous les avions vus à l'oeuvre en train de nous protéger, la dernière fois, mais je ne m'en approchais pas trop. D'autant plus qu'Esteve aimait bien leur chercher des noises."
"Maël, à ma grande surprise, ne le réprimanda pas, et Thierry haussa un sourcil qui voulait tout dire. Le premier devait penser qu'il s'agissait du régime républicain, et le second de la monarchie. Ils se ressemblaient sur beaucoup de points, mais celui-ci, hélas, les opposerait toujours."
"Cependant, nos victoires n'empêchaient pas notre situation de rester partiellement instable. Les marchandises que nos alliés nous envoyaient par voie terrienne continuaient d'être interceptés par nos ennemis, et ceux-ci se cachaient pour surprendre des soldats dans leurs activités. Ainsi, nous nous mîmes d'accord, avec nos compagnons, pour ne jamais nous rendre seuls de Mers El Kébir à Oran. Nous nous retrouvions à imiter les femmes et leur besoin d'être accompagnées par un chaperon.
'Il ne nous manque plus que des jupons, Messieurs! s'exclama notre sergent. Les Arabes nous auront décidément tout fait faire!'
La réplique nous fit davantage rire que grogner; mieux valait le prendre à la plaisanterie. Toutefois, notre bonne humeur tourna vite lorsque nous entendîmes des bruits de lutte. Nous accourûmes bien vite sur le lieu de l'agression alors que des faibles demandes à l'aide nous parvenaient. Un soldat gisait là, se tenant le ventre.
'S'il vous plaît... S'il vous plaît', gémissait-il tandis que nous essayions de le redresser.
Notre sergent lui enleva son shako et sa veste pour la presser contre la plaie.
'C'est un garde côte, signala-t-il. Péradec, Fabrès, allez prévenir le commandement. Ils ont réussi à pénétrer jusqu'ici.'
Je restai avec Thierry pour aider à transporter le pauvre homme; ce fut peine perdue. Il saignait trop.
'Il... il est arrivé... comme un traître... Il m'a bien amoché, hein? demanda ce dernier avec des yeux fous.
-Ça va aller, tenta de le rassurer notre sergent. On va vous sortir de là. Ils vont chercher de l'aide.
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Mémoires du Siècle Dernier, tome 2 : Le journal
Historical FictionPrintemps 1833, Pays de Retz, Loire Inférieure Iris de Douarnez, la cadette, continue son apprentissage auprès de son père, selon les circonstances. Depuis qu'elle a lu la lettre de Monsieur Faure, elle n'ose pas annoncer l'affreuse nouvelle à Maël...
