Théophile attendit patiemment que Madame de Douarnez reprenne le fil de son récit. Mais sa cliente resta étrangement silencieuse, les yeux perdus dans le fond de sa tasse de thé.
"Dois-je ranger mon matériel?" demanda-t-il au bout de quelques minutes.
La vieille dame émerga de ses pensées.
"Nous retournâmes lentement au château. Mon père, son récit maintenant terminé, semblait peu enclin à entamer une conversation anodine avec moi. Je fus celle qui la déclencha:
'Allez-vous tout dire à Madame Ansond?
-Il le faut.
-Mais nous ne savons même pas...
-Nous lui devons la vérité. Il s'agit de la mère de Donatien.
-Pourquoi ne pas lui dire la vérité quand nous serons absolument sûr de... leur état?'
Je n'ignorais pas qu'il abhorrait le mensonge, mais de là à faire s'effondrer une brave mère de famille pour une question d'éthique... J'y étais peu encline, voyez-vous? Quelques fois, j'ai un peu de sens commun. Je ressens de la pitié envers les petites gens."
Théophile la défia d'un sourire sardonique.
"Biensûr. Après tout, ils sont aussi humains que vous.
-Tout à fait."
"Mon père ne me répondit pas et partit en avant. Je me trouvais de plus en plus mal à mesure que nous approchions du village. Je maudis son impératif besoin d'avoir toujours raison qu'il m'avait légué et lui proposai:
'Nous pourrions d'abord faire une halte au manoir? Suivre votre rythme en amazone m'a coupé les jambes. J'aurais grand besoin de m'asseoir quelques instants.
-Soit, concéda-t-il. Je te raccompagne, et repartirai ensuite. Tout cela relève de ma responsabilité.'
L'idée me semblait tout aussi déplaisante, mais je n'aurais pas à assister aux événements."
"Nous devions néanmoins passer aux abords de la commune pour revenir chez nous. C'était l'heure où les villageoises allaient au lavoir; le rendez-vous hebdomadaire du linge. J'étais certaine que nous croiserions quelques besogneuses qui se levaient plus tôt que les autres, et j'espérais secrètement en rencontrer une en particulier."
"Nous longions donc les fermes, dans la quiétude d'un après-midi brumeux, quand j'aperçus une silhouette s'approcher de nous. Mon père aussi dut la remarquer, car il arrêta sa monture. Quand nous fûmes à portée de bras, je reconnus la personne; il s'agissait de Louise, la fiancée de Donatien. Toute blonde, bien portante dans sa robustesse de paysanne, ses joues rougies par le vent frais et son panier rempli de linge se creusèrent de fossettes quand elle arriva à notre hauteur.
'Bonjour, Monsieur, bonjour, Mademoiselle!' lança-t-elle joyeusement.
Je ne connaissais Louise que de vue. Comme tout le village parlait de ses fiançailles avec le bon, le brave Donatien, mon père l'avait évoquée quelques fois lors de discussions. Ce dernier, galant, descendit de cheval pour la saluer.
'Comment allez-vous? s'enquit-il en portant la main à son chapeau.
-On fait aller. On attend... Et vous? On n'vous voit presque plus depuis l'attaque au village.
-Quelques affaires personnelles. Rien de grave. Et Madame Ansond?
-Elle m'a demandé de venir chez elle quelques temps, histoire de ne pas rester seule. Vous savez, depuis le départ de son mari, c'est plus la joie. J'ose pas imaginer ce qu'elle aurait fait si Donatien n'avait point été là.'
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Mémoires du Siècle Dernier, tome 2 : Le journal
Historical FictionPrintemps 1833, Pays de Retz, Loire Inférieure Iris de Douarnez, la cadette, continue son apprentissage auprès de son père, selon les circonstances. Depuis qu'elle a lu la lettre de Monsieur Faure, elle n'ose pas annoncer l'affreuse nouvelle à Maël...
