"Vous savez, on a décidé une chose, avec mes clients."
Théophile interrompit la dégustation de son repas, bienvenu après plusieurs heures de retranscription et une longue promenade matinale, et leva un oeil curieux. Il aurait dû se douter que le patron du café lui sortirait quelque chose de ce genre; quand il était entré, personne ne lui avait jeté de regard soupçonneux. Et le patron, justement, attendait qu'il lui demande:
"Et ce que vous avez décidé a un rapport avec moi?
-En effet."
L'homme posa ses verres et saisit une carafe remplie de vin.
"Vous en voulez? C'est le vin d'Madame. Il est pas mauvais.
-Votre gentillesse excessive m'inquiète."
Le biographe observa son interlocuteur essayer de trouver une manière de lui expliquer la chose.
"Bah... c'est... enfin... disons que vous nous avez un peu remué la conscience, la dernière fois. Et puis... les deux frères m'ont dit c'que vous aviez fait pour leur mère. C'est vraiment gentil de vot'part.
-Ah! Ce n'est pas grand'chose. Je suis aussi gagnant qu'elle dans cette affaire.
-J'vois pas comment.
-C'est pour mon travail. Si je vous disais tout, je ne serais plus le mystérieux étranger qui vient bouleverser vos habitudes."
Riant avec le tenancier, Théophile paya son repas et sortit du troquet. En parlant de Madame Ansond, il s'était souvenu qu'il lui avait promis de lui rapporter des nouvelles le plus rapidement possible. Or, il en avait de bonnes, qui la soulageraient sûrement un peu.
Il parcourut le chemin par automatisme; tourner à gauche, traverser la grand-rue, frapper à la porte et attendre le léger "Entrez". Passer le panneau de bois, qu'il poussa. Madame Ansond était toujours dans son lit, mais avait repris des couleurs, et cela le réjouit.
"C'est vous, mon bon Monsieur, qui m'avez fait soigner? l'interrogea-t-elle alors qu'il tournait refermait derrière lui.
-C'est Madame de Douarnez, l'informa-t-il. Quand je lui ai parlé de votre maladie, elle n'a pas hésité une seule seconde à faire quérir son médecin.
-Une sainte femme, voilà ce qu'elle est."
Le jeune homme se demanda si sa cliente accepterait d'être appelée "sainte femme"; il lui semblait que le Pape ne se trouvait pas dans ses petits papiers. Dieu non plus, d'ailleurs, et c'était étonnant; elle venait d'une famille de nobles plutôt passionnés par leurs traditions, et la religion catholique en faisait partie. Étais-ce cette dévotion qui l'avait dégoûté de la foi? Il devrait aussi se pencher dessus.
"Elle m'a aussi dit qu'elle réfléchirait sérieusement à l'idée d'embaucher vos fils, ajouta-t-il, mais ils faut que je parle avec eux d'abord."
L'expression de la malade se fit inquiète.
"Ils ont eu des problèmes, n'est-ce pas?
-Non, ne vous inquiétez pas. Il s'agit de mettre en place avec eux les différents caractères à adopter quand ils seront à la conserverie.
- Vous me rassurez."
Elle voulut se lever, mais le biographe l'en empêcha.
"Il ne faut pas vous surmener, Madame.
-Je voulais vous donner quelque chose.
-Dites-moi où cela se trouve."
La souffrante lui montra l'armoire dans le coin de la pièce, qu'il ouvrit. Mis à part quelques vêtements rangés à la va-vite, il y remarqua quelques livres; des Jules Verne, essentiellement.
VOUS LISEZ
Mémoires du Siècle Dernier, tome 2 : Le journal
Ficción HistóricaPrintemps 1833, Pays de Retz, Loire Inférieure Iris de Douarnez, la cadette, continue son apprentissage auprès de son père, selon les circonstances. Depuis qu'elle a lu la lettre de Monsieur Faure, elle n'ose pas annoncer l'affreuse nouvelle à Maël...
