4~ Bonjour palais !

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Le palais est décidément un véritable bijoux. Enfin, version XXXL. Mais je n'ai jamais vu quelque chose d'aussi sublime et d'aussi riche que ce bâtiment mis à part les colliers qui passent quelques fois entre mes mains. Si beau que, malgré toute l'assurance que j'ai en ma nouvelle tenue, je me sens illégitime à marcher dans ces grands couloirs immaculés.
Mon esprit est souillé. Je n'ai jamais connu autre chose que la pénombre, la boue et la crasse. Tant de beauté n'est pas faite pour mes yeux laids.

C'est à des Aurores que devraient être réservés de tels monuments, des membres de la haute bourgeoisie. Des comtes, des princes, des rois. Des gens qui sauront l'apprécier pleinement.
Des nobles qui détailleront ces peintures étalées sur les murs pour leur technique ou leurs couleurs plutôt que des gens comme moi, qui examine leurs joints et leurs cadres pour trouver comment les voler.
Je me désole moi-même...

Non, je ne suis pas faite pour vivre dans cette explosion de richesse qu'est le palais. Mais c'est pourtant ici, confinée entre ces hauts murs aux tapisseries élégantes, ces plafonds délicatement sculptés et ce sol de marbre lustré que je vais devoir passer les trois prochaines semaines de ma vie.
Après... je pense que mes yeux vont vite s'y habituer. C'est pas comme si c'était désagréable à regarder.

- Mademoiselle ? m'apostrophe doucement Nora.

Tirée de ma contemplation, je remarque que la femme m'indique une porte à ma droite, un léger sourire sur les lèvres. Elle m'attend depuis longtemps ?

- Oh, excuse-moi.

Elle hausse les épaules. Ce n'est rien, répond-elle tacitement, toujours aussi attendrie par mon émerveillement. Mais au moins n'ai-je pas l'impression d'être une gamine devant ce regard. Alors ça me va.

J'avance vers la porte.
C'est amusant, mes sandales plates noires nouées autour de mes mollets crissent dans le grand couloir. Ça change des clac clac répétitifs des talonnettes de la domestique.

- Bonne chance, fait-elle amicalement.

Et sa remarque me donne le sourire, attitude qu'elle approuve d'un léger signe de tête. C'est donc les dents brillantes du produit que m'a passé Darwish bien dégagées que j'attrape la poignée dorée dans ma paume pour ouvrir la porte, et entrer dans la salle.

Qui est visiblement la salle d'enregistrement.

Alors je détaille la pièce, perdant peu à peu mon nouveau sourire. Une estrade à roulettes à gauche, des boxes aux rideaux rouges à droite, et des spots ainsi que des caméras de partout. L'ambiance tamisée est moite, les éclairages qui suffisent à la lumière de la salle chauffent comme de gros poêles.
Et l'agitation qui traverse le studio de part en part joue déjà sur mes nerfs.

- Hum, mademoiselle... ? s'enquit une femme aux traits tirés par un chignon blond en haut de son crâne, d'un ton trop exigeant pour être aimable.

- Gabrielle Bagen, l'informé-je d'une voix sifflante.

La femme esquisse un sourire crispé puis griffonne deux trois trucs sur son calepin bleuté.

- Veuillez bien me suivre, fait-elle ensuite, d'une voix encore plus haut perchée qu'elle l'était il y a quelques secondes.

Oh, et il est bien trop aiguë ce son. Un piaillement digne des oiseaux les plus chiants, de ceux qui s'envolent des toits qu'à coup de lancés de cailloux. Heureusement pour elle, la lumière du studio est trop irrégulière pour que je puisse lui envoyer quoique ce soit sans risquer de la manquer. Et puis de toute façon, je n'ai rien sous la main. Mais ce n'est pas l'envie qui me manque ! On ne crit pas dans les oreilles de Gabrielle sans représailles.

Et la voilà à partir en galopant sur ses jambes élancées rallongées par ses talons hauts à travers le studio. Elle déambule entre les câbles semés au sol avec une aisance folle, ce qui est loin d'être également mon cas. Alors j'essaie de la suivre sans quitter mes pieds des yeux, dansant entre les fils avec application. Et je rends silencieusement hommage au nez fin de Nora qui a conseillé ces sandales sans talon, une merveille pour marcher. Très pratique pour consacrer mon attention à l'établissement de ma trajectoire plutôt qu'à mon maintient en équilibre.

J'arrive à ne me prendre les pieds dans aucun câble ! Oui, performance admirable pour la joueuse Nuit !
Enfin, sauf si on part du fait qu'il y a moins d'un jour, je slalomais dans le noir des rues d'Hiberna avec une grâce féline.

Dis-donc Gabrielle, c'est ça, ta légendaire dextérité ?
Tu t'ankylose déjà ?

Ouais, faudra que je m'entraîne...

Quand j'arrive enfin devant l'assistante, c'est une moue méprisante qui me fait face. Alors je me promets de vraiment lui lancer quelque chose à la tête d'ici mon départ.

- Vous pouvez entrer, fait-elle d'un signe de la main en ouvrant légèrement le rideau rouge du boxe pour me permettre de m'y faufiler.

Et je m'exécute froidement, sans un autre regard pour cette agaçante piaf qui piaille bien trop aiguë.

ღ ღ ღ

Quelques photos plus tard, me voilà coincée dans une loge à coté du studio avec les autres candidats, un verre de jus d'orange à moitié vide dans la main.
Assise dans un coin soigneusement choisi, loin des miroirs et des tables chargées de nourriture, je ne trouve d'autre occupation que de dévisager méticuleusement mes adversaires pour les évaluer.

Eux aussi ont été pris tôt à leurs familles ce matin, eux aussi ont passé une journée rythmée par une complète mise en beauté et clôturée par cette rapide séance photo. Eux aussi doivent être pétrifiés de peur et de stresse en ce moment. Mais curieusement, ils sourient tous.
Quoi que... moi aussi je souris.

J'ai déjà repéré deux Nuits. La caste la plus basse, ma classe qui plus est, n'est pas difficile à reconnaître.
Ainsi comme homologue j'ai nommé un garçon brun, au visage clair parfaitement poudré. Si il tente de se déplacer avec élégance, ses mouvements saccadés ne me trompent pas. Sans parler du fait qu'il ne cesse de se resservir. Et même camouflée sous des vêtements bouffants, sa minceur se voit pour des yeux avertis.
Puis il y a une jeune fille au visage enfantin, noyée dans sa grosse robe verte. Blonde, les yeux bruns, son teint plus pâle que la normal et ses membres pareil à des allumettes la trahissent. Oui, la pauvre n'a sans doute jamais mangé à sa faim. Et ses coups d'œil frénétiques aux autres participants m'informent que ça doit être une de ces enfants agriculteurs qui n'ont jamais quitté leur exploitation de leur vie.

Alors je raye consciencieusement de ma tête ces deux personnes. Je n'ai rien de spécial contre les Nuits, mais c'est souvent ceux qui se font éliminer en premier. C'est donc loin d'être les compagnons qu'il me faut. Non, je dois viser plus haut.

Je garde donc mon attention fixée sur les deux Aurores que j'ai repérés. Ah, leur attitude distinguée ne leurre personne. Du fin diadème d'argent qu'a décidé d'aborder la jeune fille blonde à sa robe fourreaux d'un rouge éclatant qu'elle porte à la perfection, cette belle perle respire la grandeur. Et puis il faudrait être bien bête pour manquer le visage solaire du splendide prince Eliam.

Oh oui, un prince. C'est bien ma veine, il n'y en a pourtant pas beaucoup dans la famille Marath. Et c'est sur mon Best's Game que ça doit tomber ! Comme si le jeu n'était pas déjà assez compliqué.

Oh, j'ai devant moi un gagnant tout désigné. Plus que d'avoir les faveurs du peuple, l'éducation du prince est parfaite. Nous ne pouvons pas rivaliser. Et vu les regards qu'il lance déjà à la belle Aurore, elle aura aussi sa place en final.
La partie n'en devient donc que plus compliquée. Je ne dois me mettre aucun des deux à dos, sinon c'en est fini de moi.

Mais je vois aussi le revers de la médaille : il suffira de m'attirer leurs faveurs pour gagner la partie. Alors je vais m'en sortir. Gabrielle a déjà arnaqué moins naïf, c'est une pro dans le domaine. Et si des trafiquants acceptent de me confier leurs précieuses drogues, ces deux nobles vont bien me confier leur estime. Bientôt, ils seront à mes pieds.

Oh oui, parce que c'est facile l'arnaque. Surtout dans de beaux habits. Et quand j'arrive enfin à capter l'attention du prince, il me sourit.

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