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Je mets un tw vomissement/tca (c'est suggéré)


IRINA pose sa main sur sa jambe pour tenter d'en calmer les tressautements, indépendants de sa volonté. Elle est stressée, peine à rester statique.

Dans la salle, le silence s'est installé, seulement perturbé par la respiration des trois filles. La rouquine est repartie dormir, appuyée contre la table. Sa voisine lui jette des regards à la dérobée, pensant sans doute être discrète. Et Irina s'impatiente. Ses yeux naviguent aux alentours, avant de se poser sur l'horloge, dans un ballet sans fin. Toujours le même schéma qu'elle reproduit pour la dixième fois, avant de décréter qu'elle ne le supporte plus ; elle se lève avec un soupir.

– Amélie est toujours pas revenue, je vais la chercher. On se rejoint à l'entrée ?

Pour toute réponse, un hochement de tête et un grognement ; chaque réponse est signée, pas besoin de vérifier de qui vient quoi.

Elle quitte la pièce, entre dans les toilettes les plus proches. Personne à l'intérieur. Elle hésite pendant une seconde, envisage d'aller vérifier dans celle du hall d'entrée, mais finit par opter pour d'autres, cachées au premier étage. Elle grimpe les escaliers deux à deux, avec cet empressement qui la caractérise ; rien ne presse, pourtant elle ne peut s'empêcher d'accélérer le pas. Elle entre discrètement dans la pièce exiguë, hausse un sourcil en entendant du bruit dans une des deux cabines.

Jackpot ?

Ce n'est qu'après s'être approchée qu'elle prend enfin conscience des bruits de déglutition. Elle se fige, hésite à tourner les talons et s'enfuir. Dans le pire des cas, elle pourra toujours affirmer ne pas avoir trouvé la blonde. Personne ne sait qu'elle est ici après tout.

Mais elle sait qu'elle n'y arrivera pas. Elle le sait parce qu'elle revoit encore la scène, trois années auparavant, cette fille aux boucles bien dessinées et au regard si doux, si pleins de larmes, aussi. Elle se revoit l'ignorer, comme si elle ne l'avait pas vu ; elle se revoit vomir quand elle s'est retrouvée au milieu de la petite foule, dans le gymnase, apprenant la mort tragique de leur camarade. La plaie, encore à vif, la chauffe et l'élance.

Elle ne peut pas lui tourner le dos, pas cette fois.

– Amélie ?

A l'intérieur de la cabine, le silence se fait. Puis quelqu'un tire la chasse d'eau. Quelques secondes plus tard, la tête blonde apparaît, ses yeux bleus écarquillés.

– Euh... oui ?

– Amélie, pourquoi est-ce que t'as été collée ?

Elle secoue la tête et reprend contenance, un petit sourire aux lèvres.

– Je vous ai dit, j'ai volé.

– Viens.

Irina s'appuie contre le mur et se laisse tomber par terre. D'un geste autoritaire, elle invite sa camarade à faire de même.

– On doit pas retrouver Brunet ?

– Si. Mais on s'en fiche.

– D'accord.

Le silence plane quelques instants, avant que la voix d'Irina résonne de nouveau dans les toilettes désertes :

– Amélie, est-ce que ça va ?

Dans le regard de la blonde, le mensonge se prépare.

– Oui, ça...

Elle s'interrompt, réfléchit ; son regard se baisse, ses lèvres se pincent. Elle n'arrive pas à continuer

– Non, ça va pas. J'ai l'impression que y a rien qui va, même si j'essaie, j'arrête pas d'essayer.

Délicatement, Irina pose une main sur son épaule.

– Qu'est-ce que tu essaies de faire ?

– D'être parfaite... j'essaie d'être parfaite et de m'intéresser aux autres, d'être toujours gentille et généreuse, de porter les plus beaux vêtements, d'obtenir les meilleures notes. Je sors jamais sans être préparée, je mange le plus sainement possible et...

Elle sanglote, maintenant, le corps agité de soubresauts.

– Je me laisse pas aller, jamais. J'essaie d'être belle, j'essaie d'être mince, j'essaie d'être là pour lui, de le réconforter quand il a besoin, de... je fais tout pour lui faire plaisir. Tout. Même quand j'en ai pas spécialement envie. Je lui ai tout donné et il s'en fout, il passe tout son temps avec ses potes, maintenant, il me regarde même plus. Mais je l'aime tellement fort et je sais plus quoi faire. Je sais plus quoi faire pour qu'il m'aime en retour.

A côté, Irina l'écoute attentivement, la tête légèrement penchée sur le côté. Elle ne sait pas quoi dire pour la réconforter, n'a jamais été particulièrement douée pour ça ; ses problèmes lui semblent tellement à mille kilomètres des siens qu'elle ne sait pas comment les aborder. Elle a de l'empathie, certes, mais jamais assez, ses amis le lui répètent sans arrêt. Pour tout ce qui est concret, elle est là ; pour les sentiments, elle est loin d'être la mieux placée. Peut-être parce qu'elle-même ne sait pas comment parler, comment s'exprimer, habituée à tout garder pour éviter de se faire attaquer. Pour éviter de paraître faible.

Alors, tout doucement, elle passe son bras autour des épaules d'Amélie, l'attirant vers elle. Sans se faire prier, la blonde se coule dans son étreinte, appuyant sa tête contre son épaule, laissant ses larmes tremper son tee-shirt.

Irina ne sait pas quoi dire, alors elle marmonne les seules paroles qui lui paraissent appropriées.

– On a nos désaccords, Amélie, mais même moi j'suis capable de voir la chance qu'il a de t'avoir. Et si lui s'en rend pas compte, c'est qu'il ne mérite ni tes larmes ni ton amour. Il abuse de toi et tu sais quoi ? Personne au monde - et je dis bien personne au monde - ne mérite que tu fasses des choses que tu ne veux pas pour eux. Y aura toujours des gens pour te détester eh, on s'en fout en fait, c'est leur problème. Le principal c'est que y en ait pour t'aimer. Même si t'es pas parfaite.

ColléesOù les histoires vivent. Découvrez maintenant