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MIA tente désespérément de ne pas la regarder ; pourtant ses yeux dévient constamment vers ce dos courbé. Elle admire les cheveux brillants, ce bout de peau qui dépasse quand Zoé tourne légèrement la tête. Derrière ses lunettes rondes à montures or, ses paupières sont fermées. Pendant quelques secondes, l'adolescente se demande si sa camarade ne serait pas vraiment en train de dormir. Elle aimerait, elle, pouvoir sombrer si facilement dans le sommeil, plutôt qu'enchaîner les insomnies.
Lentement, presque timidement, elle cale ses pieds sur sa chaise et enroule ses bras autour de ses jambes. Le silence de Brunet la met mal à l'aise ; elle agit clairement comme si les deux adolescentes n'existaient pas. Ce qui pourtant ne l'empêche pas de les garder dans son champ de vision.
Mia n'a qu'une envie : regagner sa chambre et oublier cette journée. Elle a peur de la suite de cette soirée, de ses camarades, de l'enseignante ; elle a peur d'à peu près tout, en vérité. Pour un peu que sa vie n'est pas si banale, elle s'en veut presque de vouloir retrouver la sécurité de son lit.
Elle lève la tête quand la porte s'ouvre, sourit en voyant les deux autres étudiantes. Amélie lui rend son sourire et elle sent son cœur rater un battement. Elle ne peut pas le cacher, elle est complètement sous son charme. Et elle n'en revient pas, de parvenir à attirer l'attention d'une fille aussi jolie et populaire.
– On a le dîner, chantonne-t-elle de sa voix douce.
Zoé relève la tête, dissimule un bâillement sous sa main.
– C'est pas trop tôt, on a failli attendre, lâche-t-elle en se frottant les yeux.
– On a fait ce qu'on a pu, rétorque Irina.
L'adolescente se contente de hausser les épaules avec un grognement d'excuses.
– Je vous retrouve à l'entrée dans une demi-heure, intervient Brunet.
Elle quitte la salle et les filles se retrouvent à se regarder dans le blanc des yeux.
Irina sort de son sac les sandwichs, le cake et les parts de gâteau, qu'elle étale sur la table. Elle récupère une chaise pour s'asseoir en face de Zoé, bientôt imitée par la blonde.
– Je m'en fiche de vos désaccords, les filles, mais ça devient lourd. Disputez-vous un bon coup ou allez vous faire foutre.
La voix grave résonne dans la pièce, laissant les deux interpellées pantoises. Au fond, Mia est d'accord. La soirée s'annonce suffisamment compliquée, elle ne veut pas que la tension entre les deux jeunes filles aggravent encore plus la situation.
– Pour moi tout va bien, répond Amélie avec un sourire.
Zoé lève les yeux au ciel et Irina fronce les sourcils dans sa direction. Avec la plus mauvaise volonté du monde, l'adolescente finit par se redresser. Elle tend la main en direction de sa camarade, une grimace sur le visage, dans une parodie de sourire.
– Ok, on fait la paix ?
– D'accord.
Elles se serrent délicatement les doigts, avant de se relâcher. La hache de guerre semble enterrer, même si Mia se demande combien de temps ça va durer. Zoé ne paraît pas du genre à pardonner si facilement.
Chacune finit par se concentrer sur son repas. Mia constate que Zoé engouffre la nourriture comme une affamée, pendant qu'Irina avale lentement, une bouchée après l'autre, et qu'Amélie picore le tout, avec précaution. Leurs différences lui saute aux yeux et elle se demande à quoi elle ressemble, de leur point de vue. Est-ce qu'elles l'apprécient ? Est-ce qu'elles la voient aussi laide et grosse qu'elle se l'imagine ? Est-ce qu'elles la détestent ?
Elle mord rageusement dans son premier sandwich, pour essayer de faire disparaître ses sentiments. Elle pense trop, Mia, c'est probablement un de ses pires défauts. Mais elle ne peut pas s'en empêcher, ça fait partie de son caractère. Elle a tout essayé pour changer, pourtant, sans grand succès.
Le repas se déroule dans un silence presque complet, à peine percé par les bruits de mastications. L'estomac de Zoé ne semble jamais être comblé et elle se retrouve à avaler plus que les autres. Mia lui laisse volontiers un bon bout de sa part, s'attirant un sourire lumineux. C'est mieux comme ça, de toute manière elle ne veut pas trop manger. Elle ne doit pas trop manger.
Amélie, le sandwich toujours entamé dans une main, risque un regard vers Irina, qui l'ignore superbement. Elle dirige alors son attention sur Mia, dont le sourire l'encourage. La blonde ne doit pas aimer le silence, elle s'empresse de reprendre la parole.
– Tu viens d'où ?
– Hein ?
- Bah...
Elle agite la main devant le visage de son interlocutrice, qui comprend dans un sursaut glacé.
– De France.
– Non, mais je veux dire tes origines.
– Vietnamiennes.
– T'as été adoptée ?
– Hein ?
Elle ne comprend pas comment la blonde a pu arriver à cette réflexion-là. Le père de Mia s'est installé en France de nombreuses années avant sa naissance et, malgré son métissage, la jeune fille ne s'est jamais sentie particulièrement étrangère à ce pays.
– Et si elle l'a été en quoi ça te regarde ? intervient Zoé, qui a déjà fini de manger.
– Ça me dérange pas, je suis juste curieuse !
– C'est pas tes oignons.
– Mais...
– N'insiste pas, Amélie, tempère Irina.
– J'avais pas de mauvaises intentions ! Je voulais juste faire la conversation.
– Ça reste hyper déplacé. Et raciste.
La blonde entrouvre la bouche, prête à plaider sa défense, mais l'ambiance tendue lui fait changer d'avis. Elle dépose le reste de son repas sur la table, se lève d'un bond et se dirige vers la sortie avec de grandes enjambées.
– Je vais aux toilettes.
Sa voix, à peine plus qu'un murmure, résonne pourtant dans la pièce silencieuse.
– Enfin débarrassées, soupire Zoé.
Mia hésite à la défendre malgré tout, mais se retient de justesse. Elle se convainc qu'elle est trop timide pour faire valoir son opinion ; pourtant elle sait au fond de son cœur qu'elle ne veut juste pas s'attirer l'inimitié de la rouquine. Pas maintenant qu'elle sont parvenues à un terrain d'entente.
Décidément, le traité de paix n'aura pas tenu longtemps.
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Collées
Fiksi RemajaZoé a tagué, Mia était là, Irina s'est battue, et Amélie a volé. Quatre histoires différentes, qui se mêlent et se recoupent jusqu'à n'en former plus qu'une en cette fraîche soirée aux relents de magie.
