ZOÉ détourne le regard, mal à l'aise. Pendant toutes ces années de rancœur, il lui a été si facile d'oublier à quel point Amélie était belle ; pourtant, même dans l'obscurité, son sourire reste éclatant. La lueur bleuté magnifie encore plus la scène, la rendant presque irréelle et Zoé se rappelle pourquoi elle a tant aimé la blonde. Pour ces moments de sérénités, presque de joie, où plus rien ne semblait important, où il n'y avait qu'elles deux et où le reste du monde était en suspend.
Elle pousse un soupir, ignore le regard curieux de sa camarade. Maintenant qu'elle a promis de lui pardonner, elle doit faire semblant. Et c'est probablement cette partie qui sera la plus compliquée.
Elle ramasse encore quelques champignons, avant de se laisser tomber sur le sol. La position accroupie l'élance, réveillant de vieilles douleur dans le bas de son dos. Si l'adolescente est habituée aux punitions, elle a toujours réussi à ne pas en récolter de trop physiques. Parce que Mordant a beau être une harpie tortionnaire, elle n'en reste pas moins un être humain, avec juste ce qu'il faut d'empathie pour ne pas infliger les pires douleurs à son élève. Et tenir compte de ses conditions physiques, aussi. Ce n'est pas le cas pour Brunet.
Même les choses les plus basiques ne le sont pas pour tout le monde. C'est la leçon qu'a tiré Zoé, quand elle s'est rendue compte que ses camarades n'avaient pas à surmonter les mêmes épreuves qu'elle. Qu'elle n'était qu'un cas à part et ne pouvait de ce fait compter que sur elle-même.
Elle s'allonge, pour tenter d'endiguer la douleur, gigote jusqu'à trouver une position confortable.
– Tu fais quoi ? demande soudainement Amélie.
– Je regarde les étoiles.
Mensonge sans honte, de celle qui pose enfin son regard sur la voûte céleste. Quelques astres sont visibles entre la frondaison des arbres, mais trop peur, malheureusement. La lumière générée par les champignons amoindrit le spectacle, rend les éclats moins visibles.
Par chance, la blonde n'insiste pas. Cette dernière, après quelques secondes d'hésitation, finit par poser ses affaires, pour venir s'allonger à côté. Ses cheveux, étalés en éventail autour de sa tête, viennent caresser le visage de Zoé, poussés par la brise. Et cette scène, toute droit sortie d'un conte de fée, échauffe un peu son cœur, ramollit son esprit. Pour la première fois depuis tant de temps, probablement son enfance, elle se dit qu'elle est peut-être bien, finalement. Qu'elle se sent bien. Réellement bien. Mais la douleur, comme une pointe acérée fichée entre ses hanches, l'empêche de se concentrer sur l'instant, de profiter du moment. Une larme perle au coin de son œil, trace un sillon salé le long de sa joue, pour finalement se perdre dans l'herbe.
Zoé le sait, elle ne se sentira jamais véritablement bien. Ou pour une trop courte période. Pas tant qu'elle ne pourra s'acquitter de sa malédiction, se débarrasser de cette enveloppe charnelle qui la dérange et la démange.
– Ça va ?
La main, si douce, d'Amélie vient se poser sur sa joue et Zoé sursaute, s'éloigne dans un mouvement nerveux. Elle veut dire que oui, mentir pour se débarrasser de cette intrusion. Elle envisage de l'envoyer promener, retrouvant cette hargne si caractéristique qui lui a toujours sauvé la vie. La rouquine n'est pas faite pour s'épancher, dévoiler ses sentiments les plus profonds, elle n'est faite que pour effleurer la surface, laisser éclater sa colère et sa haine.
Et elle ne sait pas si c'est la fraîcheur de la nuit, la fatigue de sa journée mouvementée, ou l'odeur de vanille de sa voisine, mais elle a presque envie de tout lâcher. Elle caresse ce désir du doigt, prête à sombrer dedans la tête la première, quand surgit la voix de Brunet.
– Vos sacs ne sont pas remplis.
– Non madame, répond Amélie, toujours si polie et respectueuse. On faisait une pause. Pardon.
– Et la pause est finie. Où sont vos camarades ?
– Elles sont parties par là. Pour couvrir plus de terrain.
L'enseignante acquiesce et s'empresse d'aller vérifier ses dires, comme si le sort de ses élèves l'inquiétait soudainement. Ou peut-être qu'elle a juste peur, de ne s'être entourée que de tire-au-flanc.
– On aurait pu mourir mille fois sans qu'elle s'en rende compte, maugrée la blonde. Zoé, ça va ?
– Oui, oui.
– Ça a pas l'air.
– J'te dis que oui.
– Oh, pardon.
– J'ai juste hâte que toute cette merde soit finie.
Elle se redresse, une expression imperturbable sur le visage, quand son corps crie pourtant sa douleur. Elle récupère son sac, reprend sa collecte, à un rythme si lent qu'elle enrage, les lèvres serrées. Elle aurait tant aimé être plus rapidement, pourtant elle ne peut le nier, c'est trop difficile pour elle.
A ses côtés, Amélie ne semble pas gênée le moins du monde. Elle avance à une vitesse constante ; et du coin de l'oeil, Zoé la voit même lâcher quelques champignons dans son propre sac. Elle entrouvre la bouche, prête à enchaîner les remarques désagréables, avant de la refermer. Pourquoi le signaler, après tout ? Pourquoi ne pourrait-elle pas faire comme si de rien n'était, elle aussi ?
Et pourquoi ne pas accepter d'être aidée, pour une fois ?
VOUS LISEZ
Collées
Novela JuvenilZoé a tagué, Mia était là, Irina s'est battue, et Amélie a volé. Quatre histoires différentes, qui se mêlent et se recoupent jusqu'à n'en former plus qu'une en cette fraîche soirée aux relents de magie.
