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ZOÉ a la chance de ne jamais cauchemarder ; le déplaisir de ne jamais rêver. Ses nuits sont sombres et dénués d'images, ne laissant au petit matin aucune trace. Elle a le sommeil comateux, une pause dans sa vie peut-être un peu trop mouvementée. Imperturbable, elle ne se réveille qu'au moment voulu, imperméable aux sollicitations extérieures. Un troupeau d'éléphant pourrait débarquer dans sa chambre sans la faire frémir.

Alors, quand elle rouvre enfin les yeux, elle se heurte aux rires rayonnants de ses camarades.

– J'ai loupé quoi ?

Sa voix, rauque et grondante, réveille les rires des jeunes filles. D'une main distraite, Zoé tente de mettre un peu d'ordre dans ses cheveux, les sourcils froncés par l'étonnement quand elle constate l'autre accaparée par les doigts de Mia. Elle ne se rappelle pas s'être rapprochée comme ça, sait pourtant que les trous de mémoires précédant ses moments de sommeil sont légions. Perturbée au début, elle a appris à ne pas en faire cas, limitant un maximum les interactions avant de s'endormir, pour éviter les désagréments.

Sa question toujours sans réponse la frustrant énormément, elle détourne le regard, s'arrête sur les friandises abandonnées sur la table.

– C'est pour moi, tout ça ?

Instantanément, son ventre se met à grogner, se rappelant à son souvenir. Zoé a presque tout le temps faim, un estomac à tout épreuve — même si ses excursions nocturnes à la recherche d'aliments à se mettre sous la dent lui sont souvent néfastes.

Elle étouffe un bâillement, puis tend la main vers la nourriture, avant de se prendre une tape sur les doigts, qui la prend par surprise.

– Quoi ?

– Attends un peu qu'on ait fini ! rétorque Amélie.

– Et on a pausé une option sur la pâte de fruit, surenchérit Irina.

– C'est qui, "on" ?

– Amélie et moi.

– Merde.

– Si ça avait été moi, j'aurais partagé, intervient Mia d'une voix douce.

Zoé lui adresse un regard de reconnaissance et un plus vénéneux en direction de leurs deux camarades. Leur pile de champignons ne semble pas avoir baissé et elle a tellement faim qu'elle pourrait probablement manger un mammouth. S'ils existaient encore. Quoiqu'au fond d'elle, elle se dit que c'est peut-être le cas, rejoignant la longue liste des espèces protégées par le monde sorcier.

Elle laisse les deux jeunes filles reprendre leur tâche et commence à établir un plan diabolique afin de les détrousser.

– J'espère que Brunet ne reviendra pas tout de suite, soupire Amélie.

– Moi non plus, répond Irina. Tout à l'heure, quand vous êtes parties... bref, c'était infernal. Elle me débecte. J'aimais bien les cours de potion, pourtant.

– Moi aussi ! C'est même mon option de renforcement.

– Tu veux devenir herboriste ou quelque chose comme ça ?

– Pourquoi pas.

Les deux se regardent, dans un coup d'œil dont la portée échappe à la rouquine. Elle se demande un bref instant ce qui a bien pu se passer entre elles pour qu'elles parviennent à un tel degré de complicité. Surtout après les maladresses du début. Zoé repense à la situation, quelques heures auparavant, se demande comment elle a fait pour survivre. Mentalement, elle se félicite pour ne pas être entrée en combustion spontanée à chaque fois qu'Amélie ouvrait la bouche. Elle lui en veut encore, la rancune tenace, peine pourtant à la détester totalement. Surtout maintenant que la blonde lui a dit tous ces mots, livrant une partie de son cœur pour retrouver son affection et s'excusant chaudement d'une situation dont elle ignore pourtant les tenants et aboutissants.

Elle penche légèrement la tête sur le côté, puis attire discrètement l'attention de sa voisine. Dans un échange muet, elle tente de s'attirer sa participation à la tentative désespérée pour récupérer de quoi apaiser le monstre affamé au fond de ses entrailles. Évidemment, la brune accepte. Zoé ne sait honnêtement pas ce qu'elle a fait pour s'attirer son affection — et n'est pas prête à s'en plaindre. Au contraire, elle s'apprête plutôt à se vautrer dedans, comme un chat au coin du feu, se remplissant la panse de ses gestes amicaux. Et peut-être après la laissera-t-elle partir. Comme tous les autres.

D'un hochement de tête, elle envoie sa camarade détourner l'attention des deux étudiantes.

– Euh... vous... enfin... c'est quoi, ça ? demande nerveusement sa voisine.

Étrangement, sa pauvre tentative fonctionne, attirant le regard des jeunes filles vers le fond de la salle. Ni une ni deux, Zoé en profite pour tendre le bras, attrapant un petit sachet de madeleine. Elle a le temps de l'ouvrir et d'en enfourner une dans sa bouche avant que son méfait ne soit découvert. Le cri d'Amélie ne l'empêche pourtant pas de manger consciencieusement ; et de reculer sa chaise, pour éviter toute représailles. Elle plonge une nouvelle fois la main dans le paquet, attrape deux gâteaux qui, sans tarder, rejoignent le premier. Et, pour sceller sa plaisanterie, jette le paquet à moitié vide au visage de la blonde. L'expression scandalisée de cette dernière la fait rire aux éclats, dans une gerbe de bouts de madeleine.

La fatigue, cruelle, est toujours là, tapie au fond de son esprit. Mais pour le moment, elle ne s'en soucie pas, préfère profiter.

ColléesOù les histoires vivent. Découvrez maintenant