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mention de suicide /
je suis vraiment mitigée par rapport à ce chapitre, j'ai très peur de mal faire, donc n'hésitez surtout pas si c'est le cas !

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AMÉLIE pleure toujours, son visage appuyé contre le tee-shirt en coton. Elle y laisse beaucoup de larmes, probablement des traces de maquillage aussi, et même un peu de morve, elle le sait, se sent pourtant incapable de s'arrêter. L'étreinte inattendue lui procure le plus grand bien, comme si elle avait attendu ça toute sa vie.

– On a nos désaccords, Amélie, mais même moi j'suis capable de voir la chance qu'il a de t'avoir. Et si lui s'en rend pas compte, c'est qu'il ne mérite ni tes larmes ni ton amour. Il abuse de toi et tu sais quoi ? Personne au monde - et je dis bien personne au monde - ne mérite que tu fasses des choses que tu ne veux pas pour eux. Y aura toujours des gens pour te détester eh, on s'en fout en fait, c'est leur problème. Le principal c'est que y en ait pour t'aimer. Même si t'es pas parfaite.

Amélie a les paupières collées par les larmes ; elle ne peut pas regarder sa camarade, lui adresse pourtant toute sa reconnaissance. Elle en oublie les mots durs et acides, qui ont empoisonné son cœur. Parce qu'au fond, Irina doit l'apprécier. N'est-ce pas ?

Difficilement, elle se redresse. La tête entre les genoux, elle tente de reprendre contenance. Son maquillage a probablement laissé d'affreuses traînées sur ses joues, ses yeux rouges doivent être abominables à regarder. Elle a honte, soudainement. Elle qui veille toujours à être parfaite, toujours bien présentée, à la pointe de la mode. Pourtant, elle se dit que si quelqu'un peut bien voir son vrai visage et ne pas la juger, ça doit être elle. Parce qu'elle est là et qu'elle l'écoute, elle la rassure et la réconforte même si rien ne l'y oblige. Et Amélie parvient à tout lâcher. Pour la première fois de sa vie, elle sent qu'elle peut enfin se confier. Se confier entièrement.

– J'ai volé une fleur de Mandragore, chuchote-t-elle de cette petite voix qui lui ressemble si peu. Tu connais ?

– On les a étudiées, oui.

– On peut faire tellement de choses avec, je sais que c'est la base d'à peu près tous les types de charmes de protection.

– Tu voulais faire un charme de protection ?

Elle secoue la tête, faiblement.

– Et ses pétales... elle m'a toujours fascinée parce qu'elle a un système de défense incroyable, tu sais. Pour se protéger des attaques extérieures.

– Amélie...

– Je me disais que peut-être ça m'aiderait, de savoir qu'après avoir commencé, y aurait pas de retour en arrière. Que j'aurais même pas le temps de regretter.

Autour de ses épaules, l'étreinte d'Irina se resserre. Elle comprend. Elle comprend enfin le message qu'Amélie essaie de lui passer ; que si son plan s'était déroulé comme prévu, elle n'aurait même pas vu le soleil se coucher. Elle serait morte avant.

Délicatement, le plus doucement du monde, elle relève la tête de la blonde. Elle la regarde sérieuse, une lueur inquiète dans ses yeux si sombres.

Amélie la trouve belle, soudainement, cette constatation sortie de nulle part la laisse pantoise. Pendant un instant, elle oublie ses problèmes, toutes ses déboires et déceptions et elle prend conscience qu'elle n'est pas seule. Elle n'est plus seule. Même si ça ne risque pas de durer bien longtemps.

– Pourquoi ?

– Je sais pas. Parce que j'arrive pas à penser à autre chose. Parce que ça fait des années et que je suis épuisée.

Ses mains retombent sur les épaules de la blonde, pour la presser contre elle, dans une étreinte maladroite et inconfortable, qui lui réchauffe pourtant le cœur.

– Il t'en reste ?

– Non. Elles ont tout pris.

– Bien. Tu ne mérites pas de mourir, Amélie.

Les larmes reviennent, redoublant d'intensité. Parce que cette phrase, elle a rêvé de l'entendre si souvent, elle pourtant persuadée du contraire ; elle persuadée de ne pas mériter de vivre. Enfermée pendant si longtemps dans sa haine et son auto-dépréciation, elle se sent soulagée, que quelqu'un pense enfin qu'elle a le droit de vivre.

La violence de cette constatation ne fait que qu'accentuer sa peine, laissant les gouttes salées dévaler ses joues avec une intensité nouvelle. Elle a l'impression qu'elles ne s'arrêteront jamais.

Pourtant, après quelques instants, le flot se tarit, finit par s'arrêter complètement. Irina toujours à ses côtés, elle tente de reprendre contenance, se relevant pour passer de l'eau sur son visage. Tant pis pour le maquillage, elle n'est plus à ça près. Fermement campée devant le miroir, elle entreprend d'enlever les résidus trop visibles, sa camarade attendant derrière elle.

Quand elle se sent enfin prête, elles quittent ensemble les toilettes et la blonde ne peut empêcher sa gorge de se serrer.

– Une dernière chose, Amélie, intervient Irina.

Elles s'arrêtent en plein milieu du couloir, se toisent.

– Tu sais que tu peux demander de l'aide, si ça va trop mal ?

– Pas la peine, ça va.

– Non, ça va pas. Promets-moi que t'y penseras.

Elle hésite quelques instants, finit néanmoins par hocher la tête.

– D'accord.

Elle capitule, avec une légèreté toute calculée. C'est inconsciemment qu'elle tente de faire bonne figure, prépare ce masque qu'elle a apprit à chérir, qu'elle arbore constamment comme une carapace. Elle doit faire bonne figure pour les autres, refuse de donner du grain à moudre à Zoé. Ses attaques gratuites et son agressivité ne la laissent pas de marbre, contrairement à ce qu'elle aurait voulu.

Et elle se dit que tout ça est sa faute, qu'elles auraient pu toujours être amies, si elle avait fait des efforts pour.

– C'est pour aujourd'hui ou pour demain ?

La voix traînante et nasillarde de Brunet, dans leur dos, les fait sursauter. Instinctivement, elles accélèrent le pas pour rejoindre leurs deux camarades devant la porte d'entrée.

L'enseignante les dépasse et, sans un mot de plus, se dirige vers la forêt, ses bras parcheminés remplis de sacs.

ColléesOù les histoires vivent. Découvrez maintenant