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AMÉLIE est d'une curiosité sans limites, son désir de connaître le fond de cette histoire égale même sa volonté d'être appréciée de tous. Bien sûr, elle sait qu'elle ne doit pas forcer, au risque de les mettre mal à l'aise et surtout de tout gâcher. Mais quand même. Entre ce que lui dicte son cœur et ce que lui hurle sa raison, il y a un fossé trop grand pour être comblé. Même Irina, qui n'a pas l'air d'apprécier son insistance, ne parvient à doucher son enthousiasme.

Malgré tout ça, Amélie est curieuse, voilà tout.

Et comme elle l'a dit à Irina, se concentrer sur la vie amoureuse de ses camarades l'empêche de penser au désastre qu'est la sienne.

Assise à côté de la brune, elle ne cesse de leur jeter des regards à la dérobée, une attitude pour le moins lourde, qui ne la dérange pourtant pas le moins du monde. Elle ne peut juste pas se contenir. Alors, pour se concentrer sur autre chose, elle tourne son regard vers la pile de sucreries. Elle a bien diminué, après le passage de la tornade Zoé.

– On fait quoi de tout ça ?

– Tu veux l'emporter ? répond Irina.

– Euh...

La blonde sait qu'elle n'en mangera pas. Comme elle sait ce qui se passera, si elle le fait. Sa camarade sourit.

– Je peux le faire, sinon. J'te proposerais bien de partager la dernière boisson énergisante maintenant, mais on va jamais dormir avec ça, hein ?

Les nuages amoncelés au-dessus de la tête d'Amélie laissent passer une éclaircie, quand elle éclate de rire en secouant la tête.

– Clairement, la dernière fois que j'ai tenté, il était quinze heures. J'ai pas pu dormir avant minuit, c'était horrible.

– La fameuse recette de Brunet...

– Elle aura cassé tous les mythes ce soir.

Les deux jeunes filles rient de nouveau, s'attirant cette fois l'attention de leurs camarades. Elles cessent leur discussion pour se tourner vers elle et Amélie leur adresse immédiatement son plus tendancieux des clins d'œil. Évidemment, aucune ne relève ; à part Irina, qui prend un malin plaisir lui donner un coup de coude, cette fois.

– J'suis choquée, lance Zoé de son éternelle voix moqueuse. J'pensais que t'étais partie pour danser jusqu'au bout de la nuit, mais t'as abandonné hyper vite en fait.

– Chiche, tu veux que j'y retourne ?

– Ouais.

La blonde bondit sur ses pieds sans attendre et, loin des ses mouvements gracieux habituels, elle commence à danser la macarena. Se calquant sur le rythme de la musique, elle balance les bras en se déhanchant. Elle se fiche de voir le résultat ou de savoir ce qu'en pensent ses camarades ; elle veut juste s'amuser et ne se lasse pas de rire. L'opinion des autres jeunes filles ne l'atteint pas, parce qu'elle sait que ça n'a pas d'importance. Tout du moins, elle essaie de s'en convaincre. Évidemment, Zoé se moque d'elle, mais il n'y a rien d'étonnant là-dedans : c'est Zoé, elle se moque de tout le monde. C'est sa manière de communiquer.

A moment où la blonde effectue son premier tour, ponctuant le tout d'un mouvement bien tendancieux du bassin, la porte s'ouvre à la volée.

– Qu'est-ce que vous faîtes ? hurle Brunet.

Au moins, elle a le mérite d'interrompre le désastre d'Amélie. Et de figer tout le monde sur place. Elles s'observent l'une l'autre, penaudes, à l'exception de Zoé, dont les prunelles luisent d'une haine renouvelée.

Amélie se dévoue à prendre la parole la première, prenant de vitesse les mots crus de la rouquine. Elle la connaît suffisamment pour craindre sa réactions autant que ses paroles. Et elle ne veut pas que sa camarade s'attire encore plus d'ennuis.

Pourtant, à la surprise générale, c'est Mia qui ouvre la bouche en première.

– On... on a fini, donc... commence-t-elle, hésitante.

– Donc on a pensé que c'était bon pour aujourd'hui, conclue Irina.

– De quel droit...

Brunet ne finit par sa phrase ; sa fureur menace de la submerger. Sa peau blanche se colore de rouge et Amélie sait que, contrairement à Mia, ce n'est pas par timidité. Distraitement, elle se dit que si elles avaient été dans un dessin animé, leur enseignante aurait probablement explosé comme un ballon. Elle regrette presque que ce ne soit pas le cas. Au moins, elles s'en seraient débarrassées, comme ça.

Mais non. A la place, la professeure reste là, sur le pas de la porte, toujours aussi furieuse. Et la blonde laisse échapper un soupir de frustration.

– Excusez-nous, madame, dit-elle, faisant par là amende honorable. On est juste fatiguées...

Après de longues inspirations, Brunet reprend contenance et secoue la tête, la bouche pincée. Son visage retrouve sa composition habituelle — pourtant, ses yeux continuent à exprimer les sentiments qui bouillent en elle.

– On ne dirait pas, pourtant.

– Désolée.

Amélie est douée pour s'écraser devant les adultes, quand il le faut. Elle sait exciter le sentiment de supériorité des professeurs, pour qu'ils l'apprécient ; ou au moins la laissent tranquille.

Une fois encore, son dos courbé et ses iris coupables parviennent à calmer leur enseignante pour de bon.

Après un intense moment de silence, elle finit par capituler. Elle entreprend d'effectuer un rapide état des lieux, dans le silence le plus total, vérifiant que les champignons aient été correctement traités. Derrière elle, Zoé lève les yeux au ciel et Amélie croise les doigts pour qu'aucun mot ne sorte de la bouche de sa camarade. Pourtant, quand elle voit Mia tendre la main pour la poser sur celle de la jeune fille, la blonde comprend qu'elle n'a pas de soucis à se faire. Si au début, elle avait pour rôle de prendre soin de la rouquine, maintenant elle doit laisser sa place, elle le sait.

Sans qu'elle comprenne bien pourquoi, elle sent son cœur se serrer à cette idée.

ColléesOù les histoires vivent. Découvrez maintenant