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AMÉLIE observe le dos de l'enseignante s'éloigner et cette scène lui rappelle étrangement le début de la soirée ; elle se retrouve évidemment dans la même situation. Le temps de tourner la tête, elle se rend compte qu'Irina a déjà disparu et s'empresse de la rejoindre dans le réfectoire. Les étudiants sont déjà installés autour des grandes tables, le service ayant commencé depuis presque une heure. Après une seconde d'hésitation, la blonde finit par s'avancer, la tête haute, un léger sourire aux lèvres. Elle aurait aimé être discrète, se faire oublier, mais elle sait que ce serait peine perdue. Dans la pièce, elle connaît bien trop de monde ; et c'est sans compter les autres, ces personnes avec qui elle n'est pas vraiment amie, mais qui la saluent pourtant dans les couloirs.

Pendant une seconde, elle se dit qu'elle parviendra au bout, sans encombres. Elle échange quelques signes de main, évidemment, mais rien de plus, personne ne vient l'aborder, ni lui demander des comptes. Ça ne dure qu'une poignée de secondes.

– Mélie ?

Amélie se fige, avec un sentiment de honte, comme prise la main dans le sac. Encore une fois. Tout s'enchaîne ce soir avec une synchronisation confinant à l'absurde.

– T'étais où ? J'ai croisé Olivia, elle m'a dit que t'étais... collée ?

Amélie se tourne enfin pour croiser le regard de Sarah. Dans ses iris, une lueur d'hésitation, de méfiance aussi, probablement ; et la jeune fille ne sait pas quoi lui répondre. Alors, elle se contente d'arborer son plus joli sourire et sent sa meilleure amie se détendre immédiatement. Elle s'avance pour la prendre dans ses bras, la serre doucement contre son coeur. Passé le choc initial, elle se rend compte que la voir lui fait énormément de bien. Elle a l'impression qu'on lui enlève un poids des épaules et envisage un instant de tout lui confier et de pleurer sur son épaule. Mais à la place, elle s'écarte et secoue la tête.

– Bien sûr que non. J'aide juste Brunet sur un projet de dernière minute. Faut que je file, on se voit demain !

Elle lui adresse un clin d'œil, avant de se détourner. Pour éviter plus de questions, elle sait qu'elle doit faire semblant d'être pressée. Et ça fonctionne, puisque Sarah lâche l'affaire, lui souhaitant bonne chance dans un éclat de voix. Amélie rejoint Irina en quelques pas, qui l'observe d'un air impénétrable, avant de la devancer dans les cuisines. Elle se charge de transmettre les sachets à la cuisinière, ainsi que le bout de papier, pendant que la blonde attend les instructions.

Sur une petite table, les attendent pain, beurre, tomate, salade et autres garnitures. Amélie sourit chaudement à la cuisinière, qui le lui rend, touchée.

– Madame Brunet m'a demandé de vous laisser utiliser ma cuisine. Servez-vous et n'hésitez pas à me demander de l'aide. Mais attention, pas de magie !

Immédiatement, Irina se met au travail, pendant qu'Amélie gravite autour d'elle. Elle n'a aucune envie de mettre la main à la pâte ; pas parce qu'elle ne sait pas couper de tomates, plutôt parce qu'elle trouve la tâche particulièrement embêtante. La blonde, malgré ses airs, se targue souvent de ne pas être une princesse. Elle déteste qu'on la voit comme ça, préfère passer pour la jolie fille qui sourit à tout le monde et a toujours un mot gentil. Pourtant, elle le sait bien, elle est une princesse. Une princesse qui, quoique venant d'un milieu modeste, a toujours été choyée par ses parents, enfant unique née dans une famille aimante. Elle n'a jamais eu besoin de lever le petit doigt.

– Tu sais étaler du beurre sur du pain ou ça aussi j'ai besoin de le faire ? grogne sa camarade.

– Euh, oui, oui, je m'y mets.

Instantanément, elle retrouve son sourire et remonte ses manches pour s'atteler à sa tâche. Amélie, au fond, n'a qu'une seule envie : celle d'être aimée par tous les gens qu'elle croise. C'est probablement pour cette raison que Zoé la déteste, la traitant d'hypocrite. Pour cette raison ou peut-être quelque chose qu''elle aurait fait, même si elle est persuadée que son attitude est irréprochable.

Irina également semble imperméable à son charme, ce qui la dérange beaucoup plus. Elle sait pouvoir se mettre Mia facilement dans la poche, mais ce n'est pas la même chose, avec sa camarade.

Elle pose les questions d'usage, demande en quelle année est Irina, dans quel bâtiment, quelle est son option. Si cette dernière lui répond à chaque fois, elle n'en reste pas moins concise, sans rien lui retourner.

– Septième année.

– Terre.

– Politique du monde magique.

Amélie soupire, elle sait qu'elle n'obtiendra rien de plus. Et pourtant, sa partenaire l'intrigue, sûrement parce qu'elle ne laisse rien transparaître, sa poker-face bien en place.

La blonde dépose les tranches de tomates sur le pain, puis saupoudre le tout de feuilles de salade. Elle referme le sandwich, les sourcils froncés, assez peu convaincue.

– Je me contenterai bien d'une salade, moi.

Aucune réponse, juste un haussement d'épaules. Pendant quelques secondes, Amélie hésite à s'en faire effectivement une. Mais elle capitule parce qu'elle ne veut pas devoir prendre une assiette et des couverts. Elle finit donc la confection des sandwichs, deux chacune comme conseillé par sa camarade. La cuisinière leur dépose un cake aux olives, avec quelques parts de gâteaux. Elles entreprennent d'emmener le tout dans la salle, passant par une porte dérobée au plus grand soulagement de la blonde qui n'a aucune envie de repasser devant ses amis.

Même si Amélie se passerait bien du dîner, cuisiner lui a creusé l'appétit et elle presse involontairement le pas, impatiente de manger.

ColléesOù les histoires vivent. Découvrez maintenant