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MIA ne ressent aucune satisfaction à voir son sac prendre du volume. Elle ne pense qu'aux arbres qui se resserrent autour d'elle, à toutes les menaces que doit probablement contenir la forêt. Elle a peur, en témoigne sa respiration qui ne cesse de s'accélérer, son cœur qui bat un peu trop vite, s'arrête dès qu'un bruit retentit. Et la forêt regorge de d'une multitude de sons ; elle ressent jusque dans sa chair la moindre feuille qui s'agite, les brindilles qui s'écrasent sur le sol, les animaux qui gambadent.

Et la brune, perdue au milieu de cette agitation, tente tant bien que mal de continuer son travail. Ses gestes sont automatiques, répétés, mais l'aident un peu à endiguer la panique.

A ses côtés, Irina est imperturbable. Sa peau brune luit doucement sous la lueur des champignons, le visage marqué par la concentration. Une tresse s'échappe de son chignon, pour retomber le long de son visage, et cette vision parvient à calmer temporairement Mia. Jusqu'à ce qu'elle entende des bruits de pas. Elle se fige, la respiration hachée, difficile. Si elle doit mourir ce soir, elle ne tentera probablement pas de se sauver. Elle est incapable d'effectuer le moindre geste.

– Vous avancez bien ? s'enquiert la voix sévère de Brunet.

– On a presque fini, répond Irina.

Quelques mouvements de plus, l'enseignante fourrageant dans les deux sacs.

– Considérez que c'est fini et allez aider vos petites camarades. Elles s'en sortent moins bien que vous. Vous pouvez prendre une pause, aussi.

Irina se relève, pendant que Mia reste au sol, la tête basse. Son cœur tambourine contre sa cage thoracique, elle ne parvient plus à respirer. Elle est terrorisée, n'arrive plus à se contrôler, a l'impression d'être en train de mourir. Des larmes, indépendantes de sa volonté, dévalent le long de ses joues ; et pire que tout, l'adolescente est incapable de prononcer le moindre mot.

– Mia ? Mia ça va ?

La voix d'Irina, vaguement inquiète, vient se heurter à ses oreilles, sans qu'elle n'y fasse très attention. Elle n'y arrive pas, ne parvient à se concentrer sur rien, à part cette respiration, qui peine à revenir. Elle pourrait mourir. Elle croit qu'elle va mourir, d'ailleurs.

– Merde.

Un piétinement dans les feuilles, la présence de Brunet penchée vers elle, puis une main sur son dos, chaude et chaleureuse. Et une voix, qui lui répète inlassablement les mêmes mots, sans qu'elle soit pourtant capable de les comprendre. Dans son océan de douleur, elle tente de se concentrer sur cette présence, sur les intonations affectueuses quoiqu'un peu brusques, comme si elle n'était pas habituée.

Elle peine à avaler la boule qui obstrue sa bouche, quand elle sent les frissons se calmer, la souffrance refluer, remplacée par une intense chaleur. Et le carcan emprisonnant son être éclate brusquement, la laissant essoufflée et pantoise, avachie sur le sol. Autour de son corps, des bras fluets mais solides, une main douce sur sa joue, des cheveux rouges tout contre son visage. Elle prend une grande inspiration, hésitante, puis la relâche doucement. Elle a moins mal, sent pourtant son corps courbaturé l'élancer de tout côté.

Et son cœur qui lui fait mal, dont les battements peinent à reprendre un rythme normal.

– Ça va ?

– Ou-oui.

– Ma meilleure amie fait souvent des crises d'angoisse. On a découvert un sortilège pour les calmer.

Doucement, Zoé se dégage et s'écarte, pour observer le visage de Mia. Elle tend la main, essuie les dernières traces de larmes, délicatement. Cette soudaine prévenance, si loin de son comportement habituellement agressif et violent, surprend la brune, sans pour autant lui déplaire.

Sans vraiment comprendre d'où ça lui vient, la jeune fille ne peut s'empêcher de jalouser cette meilleure amie : elle aussi aurait aimé avoir une personne comme Zoé à constamment à ses côtés.

Elle secoue la tête, tente de se remettre les idées en place. Mais elle a encore mal, son crâne irradiant comme une bombe sur le point d'exploser.

Ce n'est pas la première fois que ça lui arrive ; mais elle n'avait jamais connu de crise d'une telle intensité auparavant. Et elle aimerait tant que ce soit la dernière.

Elle tente de se relever, retombe pourtant bien vite. Elle n'a plus aucune force, aucune énergie non plus.

– Tout doux. J'vais t'aider.

Un bras autour de ses hanches, Zoé parvient à la redresser ; puis toutes deux se lèvent. A une distance respectueuse, un cercle s'est formé. Amélie semble inquiète, Irina préoccupée, pendant que Brunet fronce les sourcils.

– Qu'est-ce qui s'est passé ? demande-t-elle.

– Ça vous regarde pas.

– Pardon ?

– Si vous vous souciiez vraiment de vos élèves, vous vous seriez bien gardée de nous envoyer ici. Elle est en vie, mais pas grâce à vous.

Le ton de la rouquine ne laisse pas de place au doute : la haine qu'elle voue à l'enseignante est si incommensurable, qu'elle transparaît dans le moindre de ses mots. Et, quoique déstabilisée, Mia ne peut s'empêcher de se sentir honorée et protégée. Parce que pour une fois, quelqu'un prend sa défense. Pour une fois, elle n'est pas seule contre tous ; elles sont deux. Et ce fait change absolument tout dans son esprit. Une nouvelle larme roule sur sa joue, silencieusement. De nouveau, elle veut pleurer ; mais pas à cause de la peur, cette fois.

– On rentre, reprend Zoé.

Et sans un mot de plus, sans un regard également, elle commence à s'éloigner, entraînant sa camarade avec elle.

ColléesOù les histoires vivent. Découvrez maintenant