— Héléna, il y a ton frère qui est venu nous rendre visite. Veux-tu bien descendre ? cria ma mère de bonne heure.
Mais pour quelle raison ?
Il vit à Lille depuis son mariage. D'ailleurs, ils vivent tous là-bas, sauf moi. Alors je ne comprends pas pourquoi il est ici, à neuf heures tapantes.
— Oui maman, je me prépare et je descends, répondis-je.
— D'accord, mais presse-toi un peu ma fille, il n'est que de passage, rétorqua-t-elle avec insistance.
En réalité, je suis déjà prête. Mais comme d'habitude, j'ai besoin de réfléchir avant de quitter la maison.
Neuf ans aujourd'hui... et rien n'a changé dans ma conception de la vie, à part le fait d'avoir enfin inclus l'amour dans ma philosophie.
Après son départ, il m'a fallu traverser une multitude de sentiments contradictoires pour me rendre à l'évidence : je l'aimais.
Sans sa présence, je me suis brusquée moi-même. Mon cœur s'est affaibli. Sans sa voix, mes oreilles se fermaient, car aucune autre n'était aussi douce à écouter que la sienne. Et ce tumulte continue encore aujourd'hui.
J'ai tout compliqué.
J'ai tout gâché.
Je n'évolue pas. Je suis toujours chez mes parents, dans cette maison d'enfance, alors que je devrais, à cette heure, être dans mon propre foyer.
Que dois-je faire maintenant ?
Dois-je les rejoindre à Lille pour les revoir ?
Dois-je le chercher ?
J'ai tout gâché... mais est-il marié ?
Voudrait-il seulement me revoir après toutes ces années ?
Je me souviens qu'à chaque fois qu'il venait ici, je le fuyais tout en brûlant de le voir. Bon sang, qu'est-ce qui me poussait à aller me réfugier chez grand-mère ?
Sérieusement, pourquoi mon esprit me fait-il faire de telles absurdités parfois ?
— Héléna, puis-je entrer ?
La voix de mon frère m'extirpe de mes pensées. Que fait-il ici ?
— Oui, vas-y, répondis-je calmement.
— Ça fait plusieurs minutes que je t'attends en bas, mais tu ne descendais pas.
— Désolée, je me préparais avant de descendre définitivement. N'es-tu pas avec Jennifer ?
— Non, elle a préféré rester. D'ailleurs, en parlant d'elle... j'ai une nouvelle... euh, disons deux, à t'annoncer, dit-il d'une voix grave.
Mon frère a tellement changé. Il est devenu un bel homme. Sa carrure seule dévoile ce qu'il est désormais : entrepreneur dans l'entreprise familiale à Lille, sans aucun souci matériel.
— Vas-y, je t'écoute, dis-je en m'asseyant sur le lit. Je sens que cette discussion ne sera pas courte.
— Éloïse est enceinte depuis deux mois et...
— Quoi ?! Je suis tellement heureuse pour elle ! m'exclamai-je en le coupant sans m'en rendre compte.
Pourquoi ne m'a-t-elle rien dit ? On se parle pourtant tous les jours... Bon, ce n'est pas si grave.
— Excuse-moi... et ensuite ? demandai-je.
— Jennifer est enceinte aussi, termina-t-il en souriant.
— C'est merveilleux... Je suis si heureuse pour elles. Félicite-les de ma part à ton retour.
— Ne souhaiterais-tu pas venir nous voir un jour, Héléna ?
— Oh que si... bien sûr. Un jour, je viendrai. Il le faut, Richard.
— Héléna, te rappelles-tu de la promesse que tu m'avais faite il y a neuf ans ?
— Oui... bien sûr.
— Alors quand comptes-tu reprendre ta vie, Héléna ? Tu ne trouves pas que tu gâches ton existence ?
Il plongea ses yeux dans les miens en se rapprochant.
— Richard... c'est très dur pour moi. Je ne sais pas si j'arriverai à vivre au présent. Le passé me tourmente.
— Je sais. C'est justement pour cela que tu dois avancer. Si tu ne fais pas le premier pas, tu ne le retrouveras jamais. Olivier est perdu, gronda-t-il en me tenant par les épaules.
— Comment ça, perdu ? Je t'avais demandé de veiller sur lui, n'est-ce pas ? Toi et Samuel me l'aviez promis ! Alors comment est-il perdu ?
Mon cœur battait à tout rompre.
— Et moi, je t'avais demandé de le laisser entrer dans ta vie, tu t'en souviens ?
— Oui... je m'en souviens, mais...
— Il n'y a pas de "mais". Héléna, ça fait deux ans qu'on ne sait plus où il est. Depuis mon mariage, personne ne l'a revu. Il envoie seulement des lettres anonymes chaque mois. On est tous inquiets.
Et c'est aussi pour cela que je suis là aujourd'hui.
Il marqua une pause avant de reprendre :
— Héléna, seule toi peux le retrouver. Il n'a jamais cessé de t'aimer. Ses entreprises stagnent, ses associés vivent dans la peur, car personne ne sait où il se trouve.
Tout ce qu'il faisait, à l'école comme après, n'avait déjà plus de sens. Il était mort intérieurement... à cause de cet amour qu'il a nourri pour toi.
Recherche-le. Je t'en prie. Je sais que tu réussiras.
— Olivier... mais où est-il ? Pourquoi ne pas me l'avoir dit plus tôt, Richard ? Comment je fais ? Comment je commence ?
Je me levai brusquement, titubant dès le premier pas.
Olivier, où es-tu ?
Je suis prête. Je t'aime. Je l'étais déjà dès l'instant où tu n'étais plus à mes côtés. Quelle absurdité...
Je t'aime. Pardonne-moi. Je t'ai tant fait souffrir.
Où es-tu ? Comment vais-je te retrouver ?
— Tiens, prends ceci, dit Richard en se rasseyant.
Il me tendit quelque chose. Je le regardai sans comprendre, puis le pris.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Sa dernière lettre. Et je pense que le message est codé. Il a mentionné ton prénom. Peut-être que toi seule peux le comprendre.
— Je vais la lire...
Mes yeux se remplirent de larmes tandis que je l'ouvrais immédiatement.
« L'amour est douloureux, surtout pour moi qui n'ai jamais pu la conquérir.
Héléna, tu es toute ma vie. Sans toi, rien ne fonctionne.
Les montagnes pourraient me servir de refuge. »
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Amour en philosophie ( Fin )
RomanceJe déteste ce mot, gravé dans les méninges comme une vérité universelle, parce que ma hutte, invincible, le réfute. Je le déteste parce qu'on m'a appris à le haïr, non par choix, mais par héritage : l'amour infidèle de mes parents. Je déteste ce mot...
